Brady lève la tête en fronçant les sourcils. C’est un signal spécial qu’il a programmé dans son Poste 3. Il sonne quand il reçoit un message sur le site du Parapluie de Debbie. Mais c’est impossible ; la seule personne avec qui il a communiqué sur ce site c’est Kermit William Hodges, alias le gros tas de flic, alias l’Off-Ret pour l’éternité.
Il roule dans sa chaise de bureau, s’aidant de ses pieds, et s’installe au Poste 3. L’icône du Parapluie de Debbie affiche un petit 1 dans un rond rouge. Il clique dessus et fixe avec de grands yeux, bouche bée, le message qui apparaît à l’écran.
Kermitfrog19 veut chatter avec vous !
Voulez-vous chatter avec kermitfrog19 ?
O N
Brady aimerait croire que le message a été envoyé hier soir ou ce matin, avant que Hodges et sa bimbo blonde quittent la maison, mais c’est impossible. Il vient juste de l’entendre arriver.
Prenant son courage à deux mains — car c’est bien pire que de regarder dans les yeux de sa mère morte —, il clique sur O et lit :
Loupé
Oublie jamais ça, trou-du-cul : je suis comme ton rétroviseur. Tu sais : LES CHOSES SONT PLUS PROCHES QUE CE QU’ELLES PARAISSENT.
Je sais comment t’as ouvert la Mercedes, et c’était pas avec la clé valet. Mais tu m’as cru, pas vrai ? Bien sûr que tu m’as cru. Parce que t’es qu’un trou-du-cul.
J’ai la liste de toutes les voitures que t’as braquées entre 2007 et 2009.
J’ai plein d’autres infos que j’ai pas envie de partager avec toi mais y a quand même un truc que j’ai VRAIMENT envie de te dire : on dit CRIMINEL et pas CRÈMINEL.
Pourquoi je te dis ça ? Parce que j’ai plus envie de me fatiguer à essayer de te choper pour te balancer aux flics. Pourquoi je m’emmerderais ? Je suis plus flic.
Je vais te tuer.
À bientôt, fifils à sa môman.
Malgré le choc et l’incrédulité, c’est sur cette dernière ligne que les yeux de Brady n’arrêtent pas de revenir.
Il va jusqu’au placard sur des jambes raides comme des échasses. Une fois à l’intérieur et la porte fermée, il hurle et donne des coups de poing dans les étagères. Au lieu de tuer le chien des négros, il a réussi à tuer sa propre mère. C’est horrible. Et maintenant, il a réussi à tuer quelqu’un d’autre à la place du flic, et c’est pire. C’était probablement la blondasse. La blondasse coiffée du chapeau de l’Off-Ret pour quelque raison étrange que seule une autre blonde pourrait comprendre.
Une chose dont il est certain : cette maison n’est plus sûre. Hodges est peut-être en train de l’embobiner en lui faisant croire qu’il n’est pas loin, mais peut-être pas non plus. Il sait pour Truc 2. Il sait pour les autres voitures. Il dit qu’il sait d’autres choses encore. Et…
À bientôt, fifils à sa môman.
Il faut qu’il parte d’ici. Vite. Une dernière chose à faire avant.
Brady remonte à l’étage et entre dans la chambre de sa mère, regardant à peine la forme sous le couvre-lit. Il va dans sa salle de bains et fouille dans son vanity jusqu’à ce qu’il trouve son rasoir Lady Schick. Puis il part travailler.
24
Hodges est dans la salle d’interrogatoire 4 — SI4, sa salle porte-bonheur — mais cette fois, il est assis du mauvais côté de la table, faisant face à Pete Huntley et sa nouvelle coéquipière, une bombe avec une longue chevelure rousse et des yeux gris brume. L’interrogatoire est collégial mais ça ne change rien aux faits : sa voiture a explosé et une femme a été tuée. Autre fait important, un interrogatoire reste un interrogatoire.
« Tu crois que ça a un rapport avec le Tueur à la Mercedes ? demande Pete. Qu’est-ce que t’en penses, Bill ? Je veux dire, ça semble être le plus probable, tu crois pas ? Sachant que la victime était la sœur d’Olivia Trelawney ? »
Et voilà : la victime. La femme avec qui il a couché à un moment de sa vie où il pensait ne plus jamais coucher avec aucune femme. La femme qui le faisait rire et le rassurait, la femme qui dans cette dernière enquête a autant été sa coéquipière que Pete Huntley l’a jamais été. La femme qui fronçait le nez en singeant son ouais.
Et que je ne t’entende jamais les appeler les victimes, lui avait dit Frank Sledge à l’époque… Mais aujourd’hui, il doit serrer les dents.
« Je vois pas comment ça peut être en rapport, dit-il posément. Bien sûr, il y a les apparences, mais parfois, un cigare c’est juste un cigare et une coïncidence une coïncidence.
— Comment l’avez-vous… », commence Isabelle Jaynes, puis elle secoue la tête. « Non, c’est pas ça la question. Pourquoi l’avez-vous rencontrée ? Étiez-vous en train d’enquêter sur le City Center de votre côté ? »
De jouer les tontons à grande échelle, voilà ce qu’elle n’ose pas dire, peut-être par égard pour Pete. Après tout, c’est l’ancien acolyte de Pete qu’ils sont en train d’interroger, ce gros bonhomme en pantalon de costume tout chiffonné et chemise blanche tachée de sang, la cravate qu’il a mise ce matin maintenant défaite sur sa large poitrine.
« Je peux avoir un verre d’eau avant qu’on commence ? Je suis encore secoué. C’était une femme bien. »
Janey était bien plus que ça, mais la partie lucide de son esprit, qui parvient — pour le moment — à contenir la partie enfiévrée, lui dit que c’est la bonne marche à suivre, que c’est l’itinéraire qui mènera à la suite de son histoire comme une voie d’insertion étroite mène à une quatre-voies. Pete se lève et sort. Isabelle l’attend et ne dit rien, regardant simplement Hodges de ses yeux gris brume.
Hodges boit la moitié du gobelet en une gorgée et dit : « OK. Ça remonte à notre déjeuner chez DeMasio’s, Pete. Tu te rappelles ?
— Bien sûr.
— Je t’ai demandé un débrief sur tous les dossiers sur lesquels on bossait quand je suis parti à la retraite — les gros dossiers, je veux dire — mais celui qui m’intéressait vraiment, c’était le City Center. Je pense que tu t’en doutais. »
Pete ne dit rien mais sourit légèrement.
« Tu te rappelles quand je t’ai demandé s’il t’était arrivé de te questionner sur Mrs Trelawney ? Plus précisément si elle disait vrai à propos du double des clés ?
— Mmh-mmh.
— En réalité, je me demandais surtout si on n’avait pas été vraiment injustes avec elle. Si notre jugement n’avait pas été influencé par comment elle était.
— Qu’est-ce que vous entendez par comment elle était ?
— Une chieuse. Nerveuse, hautaine et susceptible. En prenant un peu de recul et si l’on change de point de vue une minute, pensez à tous ceux qui ont cru Donald Davis quand il clamait son innocence. Pourquoi ? Parce qu’il n’était pas nerveux, hautain et susceptible. Il pouvait vraiment se faire passer pour le mari hanté par la mort de son épouse et accablé de chagrin. Et il était séduisant. Je l’ai vu sur Channel 6 une fois, et la jolie journaliste blonde devait presque se serrer les cuisses.