Combien d’explosif, bon sang ?
Ce qui conduit à d’autres déplaisantes considérations. Comment ce type — le crèminel — compte-t-il l’utiliser ? Et quand ?
Il parvient à une décision : c’est aujourd’hui le dernier jour. Il veut traquer Mr Mercedes lui-même et se confronter à lui. Le tuer ? Non, pas ça (probablement pas ça), mais lui démolir la gueule, ça oui, ce serait excellent. Pour Olivia. Pour Janey. Pour Janice et Patricia Cray. Pour tous les autres que Mr Mercedes a tués et estropiés l’an dernier au City Center. Des gens prêts à se lever en pleine nuit pour aller attendre debout dans un brouillard glacé qu’ouvrent les portes d’une foire à l’emploi dans l’espoir fou de décrocher un boulot. Espoirs perdus. Vies perdues. Âmes perdues.
Alors oui, il veut coincer ce salopard. Et s’il n’y arrive pas aujourd’hui, eh bien, il remettra toute l’affaire entre les mains de Pete Huntley et Izzy Jaynes, et tant pis pour les conséquences… lesquelles pourraient bien impliquer, il en a conscience, une petite peine de prison. Il s’en fout. Il en a déjà gros sur la patate, mais il suppose qu’il peut en supporter encore davantage. Pas un autre meurtre de masse, cependant. Non, ça, ça foutrait en l’air ce qu’il reste de lui. C’est-à-dire bien peu.
Il décide de se donner jusqu’à huit heures ce soir : c’est la ligne dans le sable à ne pas dépasser. Au cours de ces treize heures, il peut en accomplir autant que Pete et Izzy. Probablement plus, parce qu’il ne sera pas entravé par la routine et les procédures. Aujourd’hui, il aura sur lui son colt M&P .38. Et son Happy Slapper — aussi.
Le Slapper rejoint la poche avant droite de son veston, le revolver son aisselle gauche. Dans son bureau, il attrape son dossier Mercedes — plutôt épais maintenant — et l’emporte à la cuisine. Pendant qu’il le relit de A à Z, il allume d’un coup de zapette la télé posée sur le comptoir pour se caler sur le journal Morning at Seven sur Channel Six. Il est presque soulagé de découvrir qu’une grue s’est renversée au bord du lac, coulant à moitié une péniche chargée de produits chimiques. Il ne tient pas à ce que le lac soit plus pollué qu’il ne l’est déjà (à supposer que ce soit possible), mais l’accident a relégué au second plan l’histoire de la voiture piégée. Ça c’est la bonne nouvelle. La mauvaise, c’est qu’il est identifié comme l’inspecteur principal, désormais retraité, chargé de l’enquête sur le Massacre du City Center, et la femme tuée dans l’attentat est quant à elle identifiée comme la sœur d’Olivia Trelawney. On montre même une photo — prise par Dieu sait qui — de Janey et lui devant les pompes funèbres Soames.
« La police ne se prononce pas sur un lien éventuel avec l’attentat du City Center de l’an dernier, annonce gravement le présentateur, mais il convient de souligner que l’auteur de ce crime n’a toujours pas été retrouvé. Toujours dans les affaires criminelles, Donald Davis devrait être inculpé… »
Hodges n’a plus rien à foutre de Donald Davis maintenant. Il coupe le sifflet à la télé et retourne au contenu de son bloc-notes à feuilles jaunes. Il est encore en train de le relire quand le téléphone sonne — pas son portable (même s’il l’a sur lui aujourd’hui), mais le fixe accroché au mur. C’est Pete Huntley.
« T’es levé aux aurores, remarque Pete.
— Bon boulot de détective. En quoi puis-je t’être utile ?
— On a eu une entrevue intéressante hier avec Henry Sirois et Charlotte Gibney. Tu sais, l’oncle et la tante de Janelle Patterson ? »
Hodges attend la suite.
« La tante surtout nous a bluffés. Elle pense comme Izzy, que toi et Patterson étiez plus que de vagues connaissances. Que vous étiez d’excellents amis.
— Viens-en au fait, Pete.
— Que vous faisiez le truc. La bête à deux dos. Des galipettes. La culbute. La danse à l’horiz…
— Ça va, je crois que j’ai pigé. Laisse-moi te dire une chose sur Tante Charlotte, OK ? Si elle voyait une photo de Justin Bieber avec la reine d’Angleterre, elle te dirait que le Bieb se tape la vieille. “Ça se voit dans leurs yeux”, qu’elle te dirait.
— Donc tu te la tapais pas.
— Non.
— J’accepte ça en guise de préliminaire — au nom de l’amitié — mais j’ai quand même bien envie de savoir ce que tu nous caches. Parce que ça pue.
— Lis sur mes lèvres : je… vous… cache… rien. »
Silence au bout du fil. Pete attend que Hodges se sente mal à l’aise et parle, oubliant momentanément qui lui a appris cette astuce.
Il laisse finalement tomber. « Je crois que t’es en train de creuser ton trou, Billy. Mon conseil, lâche la pelle avant d’être descendu trop profond pour remonter.
— Merci, collègue. Toujours bon de recevoir des leçons de vie à sept heures et quart du matin.
— Je veux t’interroger à nouveau cet après-midi. Et cette fois-ci, je devrai peut-être te lire tes droits. »
Ses droits constitutionnels, voilà ce qu’il veut dire.
« Je serai content de passer. Appelle-moi sur mon portable.
— Ah ouais ? Depuis que t’es retraité, tu l’as jamais sur toi.
— Aujourd’hui, je l’ai. » Exact.
Parce que durant les douze ou quatorze heures à venir, il ne sera absolument plus retraité.
Il met fin à la communication et reprend ses notes, humectant le bout de son index chaque fois qu’il tourne une page. Il entoure un nom : Radney Peeples. Le type de chez Vigilant Guard Service à qui il a parlé à Sugar Heights. Si Peeples fait son boulot au moins à moitié, il pourrait détenir la clé menant à Mr Mercedes. Mais il y a peu de chances que Peeples ait oublié Hodges, surtout après la façon dont Hodges lui est rentré dans le lard pour qu’il décline son identité avant de le questionner. Et Peeples saura que Hodges est au centre de l’actualité. Bon, il a encore le temps de trouver un subterfuge ; il ne veut pas appeler Vigilant avant les heures ouvrables. Il veut que ça passe pour une simple démarche de routine.
L’appel suivant — sur son portable cette fois — est de Tante Charlotte. Hodges n’est pas surpris de l’entendre, ce qui ne veut pas dire qu’il est ravi.
« Je suis aux abois ! s’écrie-t-elle. Vous devez m’aider, monsieur Hodges ! Que dois-je faire ?
— À propos de quoi ?
— Le corps ! Le corps de Janelle ! Je ne sais même pas où il se trouve ! »
Hodges entend un bip et vérifie le numéro d’appel en attente.
« Madame Gibney, excusez-moi, j’ai un autre appel urgent.
— Pourquoi ne pouvez-vous pas…
— Écoutez, Janey n’ira pas plus loin, alors patientez. Je vous rappelle. »
Il coupe la communication au milieu d’un glapissement de protestation et prend l’appel de Jerome.
« Je me suis dit que vous pourriez avoir besoin d’un chauffeur aujourd’hui, lui dit Jerome. Vu l’état actuel des choses. »
Un instant, Hodges ne pige pas, puis il se souvient que sa Toyota a été réduite en fragments carbonisés. Ce qu’il en reste est actuellement sous la garde du service médico-légal de la police où, un peu plus tard dans la journée, des spécialistes en blouse blanche l’examineront pour déterminer quel type d’explosif a été utilisé pour la pulvériser. Il a pris un taxi hier soir pour rentrer chez lui. Oui, il aura besoin d’une bagnole. Et il s’avise que Jerome pourra aussi lui être utile autrement.