« Ça pourrait être pas mal, lui dit-il, mais tes cours ?
— Je suis un lycéen modèle, lui explique Jerome patiemment. J’ai une super moyenne, je fais du bénévolat pour Citizen United, j’assure l’animation d’un atelier informatique pour des jeunes en difficulté, alors je peux bien me permettre de sécher une journée. Et j’ai déjà négocié avec mes parents. Ils m’ont juste dit de vous demander si quelqu’un d’autre allait essayer de vous faire exploser.
— Ce n’est pas exclu, en fait.
— Ne quittez pas. » En sourdine, Hodges entend Jerome lancer : « Il dit que personne va essayer. »
En dépit de tout, Hodges ne peut s’empêcher de sourire.
« J’arrive en quatrième vitesse, annonce Jerome.
— Ne va pas commettre une infraction. Neuf heures, ce sera bien. Profite de ce temps pour peaufiner tes talents d’acteur.
— Ah oui ? Quel rôle je vais devoir jouer ?
— Assistant juridique, répond Hodges. Et, merci, Jerome. »
Il raccroche, va dans son bureau, allume son ordinateur et recherche un avocat nommé Schron. C’est un nom peu commun et il le trouve sans difficulté. Il note la raison sociale de son cabinet et le prénom de Schron, qui se trouve être George. Puis il retourne à la cuisine appeler Tante Charlotte.
« Hodges, annonce-t-il. Je suis à vous.
— Je n’apprécie guère qu’on me raccroche au nez, monsieur Hodges.
— Je n’apprécie guère que vous racontiez à mon ancien coéquipier que je baisais avec votre nièce. »
Il entend un hoquet outragé, suivi d’un silence. Il espère presque qu’elle va raccrocher. Comme elle ne le fait pas, il lui dit ce qu’elle a besoin de savoir.
« Les restes de Janey seront déposés à la morgue de Huron County. Vous ne pourrez pas en disposer aujourd’hui. Ni demain non plus, probablement. Une autopsie doit être pratiquée, ce qui est absurde, je vous le concède, puisque nous connaissons la cause du décès, mais c’est le protocole.
— Vous ne comprenez pas ! J’ai un avion à prendre, moi ! »
Hodges regarde par la fenêtre de sa cuisine et compte lentement jusqu’à cinq.
« Monsieur Hodges ? Vous êtes toujours là ?
— De mon point de vue, vous avez deux possibilités, madame Gibney. La première, c’est de rester ici et de faire les choses en bonne et due forme. La seconde, c’est de laisser la ville s’en charger, de prendre l’avion et de rentrer chez vous. »
Tante Charlotte commence à récriminer : « J’ai bien vu comment vous la regardiez, et comment elle vous regardait. Je n’ai fait que répondre aux questions de cette femme policier.
— Et avec grande alacrité, je n’en doute pas.
— Avec quoi ? »
Il soupire. « Oublions ça. Je vous suggère, à vous et votre frère, de vous présenter en personne à la morgue. N’appelez pas pour vous annoncer, allez-y. Demandez à parler au Dr Galworthy. Si Galworthy n’est pas là, vous parlerez au Dr Patel. Si vous leur demandez en personne d’accélérer les procédures — et si vous parvenez à le faire aimablement —, ils seront aussi obligeants que possible. Présentez-vous de ma part. Je les connais tous les deux depuis au moins vingt ans.
— Pour ça, il faudrait que nous laissions de nouveau Holly toute seule, dit Charlotte. Elle s’est enfermée dans sa chambre, elle tape comme un démon sur le clavier de son ordinateur portable et ne veut plus sortir. »
Hodges se surprend en train de tirer sur ses cheveux et s’intime de cesser. « Quel âge a votre fille ? »
Un long silence. « Quarante-cinq ans.
— Alors je pense qu’on ne vous inculpera pas si vous ne faites pas venir une baby-sitter. » Il essaie de retenir ce qui lui brûle les lèvres, et y renonce. « Pensez à l’argent que vous allez économiser.
— Je n’attends pas de vous que vous compreniez la situation de Holly, monsieur Hodges. Non seulement ma fille est mentalement déséquilibrée mais elle est très sensible. »
Hodges se dit : Ce qui doit faire de vous quelqu’un de particulièrement éprouvant pour elle. Cette fois, il se contient.
« Monsieur Hodges ?
— Je vous écoute.
— Vous ne sauriez pas si Janelle a laissé un testament, par hasard ? »
Il raccroche.
2
Brady reste longtemps sous la douche du motel, toutes lumières éteintes. Il aime cette chaleur utérine et le martèlement rythmique de l’eau. Il aime aussi l’obscurité, et c’est aussi bien comme ça parce que dans pas longtemps, il aura toute l’obscurité dont il peut rêver. Il aimerait croire qu’il y aura des retrouvailles tendres entre une mère et son enfant — peut-être même des retrouvailles de type mère-amant — mais dans son cœur il sait que non. Il peut se jouer la comédie mais… non.
L’obscurité, c’est tout.
Il ne craint pas Dieu, ni de passer l’éternité à être rôti à petit feu pour ses crimes. Il n’y a ni paradis ni enfer. Pas besoin d’être diplômé pour savoir que ces trucs-là n’existent pas. Imaginer un être suprême assez cruel pour créer un monde aussi tordu que celui-là ? Même si le dieu vengeur des télévangélistes et des curés pédophiles existait, comment cet imprécateur armé de foudre pourrait-il reprocher à Brady ce qu’il a fait ? Est-ce que Brady Hartsfield a pris la main de son père pour la refermer sur la ligne à haute tension qui l’a électrocuté ? Non. Est-ce qu’il a fourré ce morceau de pomme dans la gorge de Frankie ? Non. Est-ce que c’est lui qui n’arrêtait pas de dire que l’argent allait manquer et qu’ils finiraient à la rue ou dans un foyer ? Non. Est-ce que c’est lui qui a mijoté un hamburger empoisonné et dit : Mange ça, m’man, c’est délicieux ?
Est-ce qu’on peut lui reprocher d’avoir frappé le monde qui a fait de lui ce qu’il est ?
Brady pense que non.
Il médite sur les terroristes qui ont fait péter le World Trade Center (il médite souvent sur eux). Ces clowns se figuraient réellement qu’ils allaient se retrouver au paradis où ils vivraient dans une espèce d’éternel hôtel de luxe avec des jeunes vierges pulpeuses à leur service. Marrant, non ? Mais le plus beau, c’est qu’ils se sont bien fait avoir… comme des bleus. Tout ce qu’ils ont récolté, c’est une vue fugace de toutes ces fenêtres et un ultime éclair de lumière. Après ça, eux et leurs milliers de victimes se sont juste volatilisés. Pouf. Ciao pantins. Adios tueurs et tués, bonnet blanc et blanc bonnet, tous partis rejoindre le vide universel entourant la petite planète bleue solitaire et tous ses habitants agités comme des fourmis. Toutes les religions mentent. Tous les préceptes moraux sont des illusions trompeuses. Même les étoiles sont des mirages. La vérité c’est l’obscurité et la seule chose qui importe c’est de produire son manifeste avant de s’y enfoncer. Inciser la peau du monde pour y laisser une cicatrice. Ce n’est que ça, après tout, l’Histoire : du tissu cicatriciel.
3
Brady s’habille et monte en voiture pour aller dans un drugstore proche de l’aéroport ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Dans le miroir de la salle de bains, il a vu que le rasoir électrique de sa mère a salopé le boulot : son crâne a besoin d’une finition. Il achète des rasoirs jetables et de la crème à raser. Il prend aussi des piles supplémentaires, parce qu’on manque toujours de piles. Et il attrape une paire de lunettes à verres blancs sur un tourniquet. Il les choisit à monture d’écaille car ça lui donne un air d’étudiant. Du moins il trouve.