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— C’est la voiture… »

Elle se renfrogne, décontenancée. « Ben quoi, Jerome ? Elle était dans le garage et les clés étaient dans un panier dans l’entrée. Alors il est où le problème, hein ? »

La carrosserie est nette, observe-t-il. Les phares et le pare-brise ont été remplacés. Elle a l’air flambant neuf. Jamais on ne soupçonnerait qu’elle a servi à tuer des gens.

« Jerome ? Tu crois qu’Olivia m’en voudrait ?

— Non, dit-il. Sans doute pas. »

Il imagine cette calandre couverte de sang. Festonnée de lambeaux de vêtements.

« D’abord, elle voulait pas démarrer, la batterie était morte, mais Ollie avait un de ces boosters de démarrage, et je savais comment m’en servir parce que mon père en avait un. Jerome, si Mr Hodges ne procède pas à une arrestation, est-ce qu’on pourra aller jusqu’à la boutique de yaourts glacés ? »

Il l’entend à peine. Il a les yeux toujours fixés sur la Mercedes. Ils la lui ont restituée, se dit-il. Évidemment. La voiture lui appartenait. Et elle l’avait fait réparer. Mais il est prêt à parier qu’elle ne l’a plus jamais conduite. S’il y avait des fantômes — des vrais —, c’était là qu’ils devaient se trouver. Et sans doute hurler.

« Jerome ? Jerome, ici la Terre.

— Quoi ?

— Si tout se déroule bien ici, allons manger un yaourt glacé. Je suis restée assise au soleil à vous attendre et je crève de chaud. C’est moi qui paye. Je préférerais une crème glacée, mais… »

Il n’entend pas le reste. Il pense Crème Glacée.

Le déclic dans sa tête est si bruyant qu’il grimace et, d’un coup, il sait pourquoi l’un des trois visages de la Cyber Patrouille sur l’ordinateur de Hodges lui paraissait familier. Ses jambes le lâchent et il s’appuie contre la rampe piétons pour ne pas tomber.

« Oh, mon Dieu, dit-il.

— Qu’est-ce qui se passe ? » Elle lui secoue le bras en se mordillant furieusement les lèvres. « Qu’est-ce que t’as ? T’es malade, Jerome ? »

Mais d’abord il ne peut que répéter : « Oh, mon Dieu. »

8

Hodges ne donne pas plus de trois mois à vivre au Discount Electronix du centre commercial de Birch Mill. Beaucoup d’étagères sont vides et les marchandises encore en rayon ont un air misérable et négligé. Les flâneurs sont presque tous dans la section Divertissement du magasin où des pancartes rose fluo proclament EXTRA ! MÉGA-SOLDES ! 50 % SUR TOUS LES DISQUES ! Y COMPRIS BLU RAY ! Sur les dix caisses, seules trois sont ouvertes ; les caissières sont en blouse bleue portant le logo jaune DE. Deux d’entre elles regardent par la fenêtre ; la troisième lit Twilight. Deux ou trois autres employés déambulent dans les rayons, très occupés à pas grand-chose.

Ceux-là n’intéressent pas Hodges, mais sur les trois qui l’intéressent, il en aperçoit deux. Anthony Frobisher, avec ses lunettes à la John Lennon, est en train de parler avec un client qui tient un panier rempli de DVD bradés dans une main et un éventail de bons de réduction dans l’autre. La cravate de Frobisher suggère qu’en plus de Cyber Patrouilleur, il pourrait être le gérant du magasin. La fille au visage maigre et aux cheveux blond cendré est assise à un ordinateur dans le fond du magasin. Elle a une cigarette coincée derrière l’oreille.

Hodges remonte le rayon des MÉGA-SOLDES. Frobisher le regarde et lève l’index pour dire Je suis à vous dans une minute. Hodges sourit et lui signale C’est bon d’un petit signe de la main. Frobisher retourne à son client armé de bons de réduction. Aucune stupeur chez lui. Hodges se dirige vers le fond du magasin.

La blonde cendrée lève le nez vers lui, puis le rabaisse vers l’écran de son ordinateur. Aucune stupeur là non plus. Elle n’est pas en T-shirt Discount Electronix ; le sien indique QUAND JE VEUX MON OPINION, JE VOUS LA DONNE. Il voit qu’elle est en train de jouer à une version actualisée de Pitfall, dont une version plus pixellisée a fasciné sa fille Alison un quart de siècle auparavant. La vie est un boomerang, se dit Hodges. Un concept zen, ça, sans conteste.

« Sauf si c’est pour une question d’ordinateur, adressez-vous à Tones, dit-elle. Je travaille que sur les bécanes.

— Par “Tones”, vous entendez Anthony Frobisher, c’est ça ?

— Ouais. Mr Parfait avec la cravate.

— Et vous, vous êtes Freddi Linklatter. De la Cyber Patrouille.

— Ouais. »

Elle arrête Pitfall Harry en plein bond par-dessus un serpent lové au sol, en vue de mieux l’examiner. Ce qu’elle voit, c’est la carte de flic de Hodges dont le pouce placé de façon stratégique dissimule la date d’expiration.

« Oh-oh, dit-elle, et elle tend ses deux mains en rapprochant l’un de l’autre ses poignets osseux. Je suis une vilaine, vilaine fille et je mérite les menottes. Fouettez-moi, battez-moi, faites-moi rédiger des chèques en bois ! »

Hodges se fend d’un bref sourire et range sa carte. « Brady Hartsfield n’est-il pas le troisième membre de votre joyeuse bande ? Je ne le vois pas.

— Chez lui avec la grippe. Qu’il dit. Voulez mon avis ?

— Dites toujours.

— Je me dis qu’il a peut-être enfin mis sa chère vieille m’man en cure de désintox. Il dit qu’elle boit et qu’il doit s’occuper d’elle presque constamment. Ce qui expliquerait pourquoi il a jamais eu de p-a… Vous pigez ce que ça veut dire, n’est-ce pas ?

— J’ai pigé. »

Elle l’examine avec un intérêt vif et mordant. « Brady a fait des conneries ? Ça ne m’étonnerait pas. Il est un peu, comme qui dirait, zarbi.

— J’ai juste besoin de lui parler. »

Anthony Frobisher — Tones — les rejoint. « Puis-je vous aider, monsieur ?

— C’est un flic », dit Freddi. Elle gratifie Frobisher d’un large sourire qui met à nu des petites dents pas très propres. « Il a découvert le labo de meth dans l’arrière-boutique.

— Boucle-la, Freddi. »

D’un geste extravagant, elle fait coulisser une fermeture Éclair imaginaire sur ses lèvres avant de terminer par un tour de clé invisible, mais elle ne retourne pas à son écran de jeu.

Dans la poche de Hodges, son téléphone portable sonne. Il le fait taire du pouce.

« Je suis l’inspecteur Bill Hodges, monsieur Frobisher. J’ai quelques questions à poser à Brady Hartsfield.

— Il n’est pas là, il est grippé. Qu’est-ce qu’il a fait ?

— Tones est poète, il fait des vers sans le savoir, observe Freddi Linklatter.

— La-ferme, Freddi. Pour la dernière fois.

— Pouvez-vous me donner son adresse, je vous prie ?

— Bien sûr, je vais vous la chercher.

— Puis-je l’ouvrir une minute ? » demande Freddi.

Hodges fait oui de la tête. Elle presse une touche sur son clavier d’ordinateur. Pitfall Harry est remplacé par un tableau intitulé PERSONNEL MAGASIN.

« Presto, dit-elle. Quarante-neuf Elm Street. C’est dans le…

— Dans le North Side, ouais, dit Hodges. Merci à vous deux. Vous m’avez été très utiles. »

Il va sortir quand Freddi lance dans son dos : « C’est rapport à sa mère, je vous parierais n’importe quoi. Il est pas clair avec elle. »

9

Hodges est à peine sorti au grand soleil que Jerome lui tombe dessus, talonné de près par Holly. Elle a arrêté de se mordre les lèvres pour s’en prendre à ses ongles, qui ont l’air salement attaqués. « Je vous ai appelé, dit Jerome. Pourquoi vous avez pas répondu ?