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« Non, non ! » Holly a presque hurlé. « Éteignez-le ! »

Comme aucun des deux ne réagit, elle se précipite et réappuie sur le bouton de démarrage, en le tenant bien enfoncé jusqu’à ce que l’écran redevienne noir. Puis elle expire bruyamment et sourit même carrément.

« Punaise ! On l’a échappé belle !

— Vous pensez quoi ? demande Hodges. Qu’ils sont programmés pour exploser ou quelque chose comme ça ?

— Peut-être qu’ils se bloquent juste, dit Holly, mais je parie que c’est un programme-suicide. Si le compte à rebours arrive à zéro, ce genre de programme efface les données. Toutes les données. Peut-être juste dans celui qui est allumé, mais peut-être dans tous s’ils sont connectés. Ce qui est sûrement le cas.

— Alors comment on l’arrête ? demande Jerome. Une commande au clavier ?

— Peut-être oui. Ou vocale.

— Commande vocale ? interroge Hodges.

— Oui, explique Jerome. Brady articule Nibards ou Petite culotte et le compte à rebours s’arrête. »

Holly rigole derrière ses doigts puis donne à Jerome une timide bourrade sur l’épaule. « Que t’es bête. »

15

Ils s’installent à la table de la cuisine, laissant la porte de derrière ouverte pour faire entrer de l’air frais. Hodges a le coude sur l’un des sets de table et le front dans le creux de la main. Jerome et Holly se taisent, le laissant réfléchir en silence. Enfin, il lève la tête.

« Je vais leur passer la main. J’en ai pas envie, et si c’était juste entre Hartsfield et moi, je ne le ferais sans doute pas. Mais il faut que je pense à vous deux…

— Ne le faites pas pour moi, dit Jerome. Si vous voyez un moyen de continuer, je reste avec vous. »

Bien sûr que oui tu restes, se dit Hodges. Tu crois peut-être savoir ce que tu risques, mais tu ne le sais pas. Quand on a dix-sept ans, l’avenir est strictement théorique.

Quant à Holly… précédemment il aurait dit qu’elle était une sorte d’écran de cinéma humain, avec toutes ses pensées projetées en gros plan sur son visage, mais en cet instant elle est indéchiffrable.

« Merci, Jerome, seulement… » Seulement, c’est dur à prendre comme décision. Passer la main c’est dur, et ce sera la deuxième fois qu’il devra renoncer à Mr Mercedes.

Mais.

« Il ne s’agit pas seulement de nous, tu comprends ? Il pourrait détenir davantage d’explosifs, et s’il les utilise contre une foule… » Il regarde Holly. « … comme il a utilisé la Mercedes de votre cousine Olivia contre une foule, ce serait moi le responsable. Je ne veux pas prendre ce risque. »

Articulant soigneusement, prononçant chaque mot comme si elle se rattrapait de ce qui a probablement été une vie entière à marmonner, Holly dit : « Personne d’autre que vous ne peut le coincer.

— Merci, mais non, répond-il gentiment. La police a des ressources que je n’ai pas. Ils vont commencer par donner le signalement de sa voiture, avec son numéro d’immatriculation. Moi je ne peux pas faire ça. »

Ça paraît correct mais il ne croit pas que ce soit correct. Quand il ne prend pas des risques insensés comme celui qu’il a pris au City Center, Brady fait partie des petits futés. Il aura planqué sa voiture quelque part — peut-être dans un parking du centre-ville, peut-être dans l’un des parkings de l’aéroport, peut-être dans un de ces parkings interminables de centre commercial. Sa caisse n’a rien à voir avec une Mercedes-Benz : c’est une Subaru couleur caca passe-partout, et on ne la trouvera ni aujourd’hui ni demain. Ils risquent d’y être encore dans une semaine. Et même s’ils la trouvent, Brady ne sera sûrement pas dans les parages.

« Personne d’autre que vous, répète-t-elle. Et seulement avec nous pour vous aider.

— Holly…

— Comment pouvez-vous renoncer ? » lui crie-t-elle. Elle serre le poing et se frappe le centre du front, y laissant une marque rouge. « Comment pouvez-vous ? Janey vous aimait bien  ! Elle était même presque votre petite amie ! Et maintenant elle est morte  ! Comme cette femme là-haut ! Toutes les deux, mortes  ! »

Elle s’apprête à se frapper à nouveau et Jerome lui prend la main. « Non, dit-il. Je vous en prie, arrêtez. Je me sens mal de vous voir faire ça. »

Holly se met à pleurer. Jerome l’étreint gauchement. Il est noir et elle est blanche, il a dix-sept ans et elle en a plus de quarante, mais aux yeux de Hodges, Jerome ressemble à un père en train de consoler sa fille qui vient de rentrer de l’école en annonçant que personne ne l’a invitée au Bal de Printemps.

Hodges pose les yeux sur le petit jardin bien entretenu des Hartsfield. Lui aussi se sent mal, et pas seulement au souvenir de Janey, même si c’est suffisamment dur. Il se sent mal pour les gens du City Center. Il se sent mal pour la sœur de Janey, qu’ils ont refusé de croire, qui a été diffamée par la presse, et qui a été conduite au suicide par l’homme qui vivait dans cette maison. Il se sent mal aussi d’avoir négligé les propos de Mrs Melbourne. Il sait que Pete Huntley lui donnerait l’absolution pour ça, ce qui rend les choses pires. Pourquoi ? Parce que Pete n’est pas aussi bon dans ce boulot que lui, Hodges, l’est encore. Pete ne le sera jamais, même au meilleur de sa forme. Un bon type et un bosseur, mais…

Mais.

Mais mais mais.

Tout ça ne change rien. Il faut qu’il passe la main, même s’il a l’impression d’en crever. En mettant tout le reste de côté, il ne subsiste qu’une évidence : Kermit William Hodges est dans une impasse. Brady Hartsfield est dans la nature. Il se pourrait qu’il y ait une piste dans les ordinateurs — quelque chose qui indiquerait où il se trouve actuellement, quels sont ses plans, ou les deux — mais Hodges ne peut y avoir accès. Pas plus qu’il ne peut justifier de continuer à dissimuler le nom et le signalement de l’homme qui a perpétré le Massacre du City Center. Peut-être que Holly a raison, peut-être que Brady Hartsfield échappera à la capture et commettra une autre atrocité, mais kermitfrog19 est à court de possibilités. La seule chose qui lui reste à faire est de protéger Jerome et Holly s’il le peut. À ce stade, il n’en est peut-être même plus capable. Le fouineur d’en face les a vus, après tout.

Il sort sur le seuil et ouvre son Nokia, qu’il a plus utilisé aujourd’hui que dans tout l’intervalle depuis le jour de sa retraite.

Il pense, Ça craint quand même, et appuie sur l’entrée Pete Huntley.

16

Pete décroche à la deuxième sonnerie. « Collègue ! » s’exclame-t-il avec exubérance. On entend un brouhaha de voix en fond et Hodges commence par se dire que Pete est dans un bar quelque part, à moitié cramé et en chemin vers la cuite totale.

« Pete, il faut que je te parle de…

— Ouais, ouais, je suis prêt à reconnaître toutes les erreurs que tu veux, mais pas maintenant, OK. Qui t’a appelé ? Izzy ?

— Huntley ! gueule quelqu’un. Le Chef arrive dans cinq minutes ! Avec la presse ! Où est ce putain d’ORP ? »

ORP, Officier des relations publiques. Pete n’est pas dans un bar et il n’est pas soûl, se dit Hodges. Il est juste délirant de joie.

« Personne ne m’a appelé, Pete. Qu’est-ce qui se passe ?

— T’es pas au courant ? » Pete se marre. « La plus grosse saisie d’armes dans l’histoire de cette ville. Peut-être la plus grosse dans l’histoire des États-Unis. Des centaines de mitrailleuses M2 et HK91, lance-roquettes, putains de canons laser, caisses de Lahti L-35 flambant neuf, AN-94 russes encore dans leur graisse… y a assez de matos ici pour équiper trois douzaines de milices en Europe de l’Est ! Et les munitions ! Bordel ! Stockées sur deux étages ! Si ce putain de prêteur sur gages avait brûlé, tout Lowtown sautait ! »