Il ne se confia à personne. Même Sarah, sa femme, resta dans l’ignorance. Si elle l’avait traité de dingue, il ne l’aurait pas supporté. Il envisagea d’en parler à un responsable, le chef de la police ou le maire. Mais, à supposer qu’ils le croient, que tireraient-ils de ces informations ? Rien, songea-t-il. Rien du tout.
Il décida de retenter l’aventure, pour se convaincre de la réalité de son premier voyage. Le lundi matin, une fois son réservoir rempli aux pompes des quais, il décolla et reprit la route sud. Mais il laissait à peine le comté derrière lui qu’il virait sur l’aile, le cœur battant, la chemise trempée de sueur.
Il avait peur. L’association de ces étendues de pins et de la ville sombre et anguleuse l’effrayait. Il n’avait aucun désir d’en apprendre davantage. Il en savait déjà trop.
Le lundi, une formation aérienne survola Two Rivers. Attirés dehors par le bruit, les gens mirent la main en visière pour scruter le ciel sans nuages de ce bel après-midi de juin. Les trois avions paraissaient conventionnels, quoique datés : un seul moteur, à hélice, un carénage en métal riveté brillant sous le soleil. Ils volaient trop haut pour qu’on identifie leurs insignes, mais on estima qu’il s’agissait d’appareils militaires.
Calvin Shepperd leur trouva une vague ressemblance avec les P-51 de la Seconde Guerre mondiale et se demanda s’il les avait attirés en déclenchant une alarme quelconque. Un radar avait pu le détecter.
Il regarda ces zincs décrire un dernier cercle et filer vers le sud, taches blêmes sur un horizon blême.
Evelyn Woodward avait consacré ses derniers fonds à l’achat de provisions et, luxe dangereux, d’un jeu de piles pour son poste – l’argent se faisait rare, nul ne savait quand la banque rouvrirait – mais elle croyait en la radio, qu’elle jugeait vitale. Chaque hiver, une tempête de neige abattait des branches de pin sur les lignes ; la maison se trouvait alors plongée dans l’obscurité et le froid tandis qu’on tâchait de réparer les dégâts. Dans ces moments-là, elle écoutait la radio. W.G.S.T. annonçait la coupure de courant, détaillait les comtés concernés. Le calme du présentateur était contagieux ; à l’écouter, on savait le problème temporaire : les ouvriers s’en occupaient, des gens œuvraient dans la nuit venteuse.
Malgré les prédictions de Dex et d’Howard Poole, malgré la durée anormale de la crise, si étrange par ce beau mois de juin, Evelyn ne désespérait pas d’entendre sa radio revenir à la vie. Même privée de W.G.S.T., elle pourrait se rabattre sur l’autre station. Elle laissait à Dex ses mauvais pressentiments.
Elle changea les piles et poussa le volume à fond, jusqu’à emplir la pièce du crachotis des parasites.
Peu importe, se dit-elle. J’entendrai une voix tôt ou tard.
Le poste, c’était son affaire. Elle l’éteignait dès que quelqu’un, surtout Dex ou Howard, entrait. Elle craignait d’avoir l’air stupide ou naïve et elle n’avait besoin de personne pour l’y aider. De toute façon, ce n’étaient pas les moments d’intimité qui manquaient : le soir, les deux hommes parlaient dans la salle à manger, où Dex avait installé une lampe à pétrole. Comme si la discussion devait éclaircir le mystère ou l’enfouir sous le poids des mots. Evelyn préférait attendre auprès de sa radio parmi les ombres qui s’épaississaient. Dimanche soir. Lundi soir.
Le passage des avions l’avait réconfortée. Dex avait bien sûr interprété leur venue avec sa paranoïa habituelle. Elle se l’expliquait plus simplement. Le problème, quel qu’il soit, avait attiré l’attention. On s’en occupait. On allait le résoudre.
Le poste se remit à parler ce soir-là. Quand elle entendit les voix ténues et brouillées, elle sourit. Dex avait tort. La normalité frappait à leur porte.
Elle s’assit à la table de sa cuisine, l’oreille collée contre le haut-parleur. La nuit tomba derrière la vitre poussiéreuse. Elle écouta un quart d’heure d’une pièce radiophonique (il y en avait bel et bien sur cette station) qui traitait de policiers religieux, ou de religieux policiers – elle n’aurait su dire. Les acteurs avaient tous un accent marqué, anglais, français, voire inconnu, et un vocabulaire étrange. Une œuvre européenne, songea Evelyn. De l’avant-garde. Suivit, sur le même ton, une annonce pour la farine blanche Mueller, meulée à la pierre, « d’une pureté sans conteste ». Puis l’heure et les infos.
Selon le bulletin, la bataille navale du détroit de Yucatán s’était soldée par d’énormes pertes dans les deux camps. Le Logos, endommagé, regagnait Galveston à petite vitesse, mais le Narvaez espagnol avait coulé avec tout son équipage. Et la campagne terrestre se heurtait à une résistance acharnée dans les collines de Cuernavaca.
Sur le plan intérieur, poursuivait le présentateur, l’Ascension avait été marquée d’un bout à l’autre du pays par des célébrations et des feux d’artifice dont l’un, tiré du port de New York, avait mis le feu à un dépôt de goudron situé sur le rivage du New Jersey et causé la mort de trois gardiens de nuit.
À Montmagny, la police avait dispersé un rassemblement pacifiste. Les proctors réfutaient la thèse de la manifestation d’étudiants, affirmant que la plupart des personnes arrêtées étaient des apostats, des syndicalistes ou des juifs.
Evelyn éteignit la radio d’un geste brusque et se retint de l’envoyer se fracasser contre le mur.
Privé de télévision, Clifford Stockton avait passé le plus clair des trois derniers jours sur son V.T.T.
Ce vélo, c’était un moyen de transport, mais surtout la clé du mystère. Clifford voulait comprendre l’énigme de Two Rivers – comme tout adulte, voire plus. Des extraterrestres, des monstres, des miracles ? Et pourquoi pas ? Il ne soutenait aucune théorie. Il avait entendu sa mère rire (jaune) à l’idée d’anges papillonnant autour de l’usine d’armement. Clifford non plus ne raffolait guère de cette hypothèse, sans toutefois l’exclure : il ne savait trop à quoi s’attendre de la part d’un ange. Il avait voulu s’approcher du laboratoire, mais la police avait posté une voiture sur la route d’accès afin de détourner les curieux et il n’avait donc rien pu constater de visu.
Tant pis. À vélo, le laboratoire, ça faisait une trotte. Il y avait d’autres énigmes plus près. Comme Coldwater Road.
Elle courait sur trois kilomètres passé la cimenterie. On avait déclaré la zone constructible, installé lignes électriques et conduites d’eau (les bornes d’incendie ponctuaient les lots tels des arbustes tropicaux), mais on n’avait jamais construit une seule maison. Personne n’y allait, sauf les ados la nuit, et Clifford trouvait ça au poil ; il avait peu de copains et plein d’ennemis parmi les garçons de son âge. Maigre, myope, bouffeur de télé, dévoreur de bouquins, il aimait rester seul. Là-bas, il pouvait passer l’après-midi dans les broussailles et les bosquets sans risquer d’être dérangé. Le pied.
Mais, depuis samedi, le coin avait changé. Une vieille, vieille forêt coupait en deux le damier des terrains vagues. Le mystère prenait d’étranges proportions.
Il faisait frais et humide dans ces bois denses, profonds, au sol noir riche d’odeurs. C’était attirant et repoussant à la fois, et il n’osa pas s’aventurer bien loin dans la pénombre.
Mais la lisière le fascinait. Elle courait en ligne droite, sauf si on la suivait des yeux depuis le bout du lotissement. Là, on aurait dit qu’elle s’incurvait. Mais ce n’était peut-être qu’une illusion d’optique.
Les arbres n’étaient pas tous intacts. Les pins à cheval sur la frontière étaient proprement coupés en deux. Sinistre. Une sève jaune, collante, saignait du cœur vert pâle. D’un côté, de belles branches chargées d’aiguilles, de l’autre, rien.