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Il essaya d’imaginer la force qui aurait pu englober sa ville, l’extirper du monde comme un biscuit du moule et la déposer ici, nulle part, en pleine nature.

Clifford avait déjà entendu l’expression terre vierge, et pensait en voir une, mais il découvrit bientôt qu’elle ne l’était pas tout à fait : il y avait des sentiers.

Prendre à gauche au bout de Coldwater Road, suivre la lisière des bois jusqu’à la fin du lotissement, continuer tout droit dans les broussailles, gravir une petite colline (de laquelle on apercevait la cimenterie et, plus loin, le labyrinthe d’impasses où se trouvait sa maison), laisser son V.T.T., s’enfoncer dans les ronces, les herbes hautes, les fleurs sauvages, tout ce trajet menait à une piste.

Une piste dans cette forêt nouvelle et ancienne. Une piste vers Two Rivers. Mais qui s’achevait là, comme toutes les routes de la ville s’achevaient à la forêt.

Les arbres étaient coupés sur une bonne largeur et les buissons aplatis, peut-être par le passage de camions. Clifford aurait appelé ça une route de bûcherons, mais il pouvait se tromper ; il préféra s’en tenir là pour les hypothèses.

Il parcourut quelques mètres, attentif au bruissement des pins et à l’odeur âcre et moite de la mousse. On se serait cru sur un autre monde. Effrayé, il n’alla pas bien loin. Si jamais l’accès à ces bois se fermait derrière lui, il ne retrouverait pas son V.T.T., sa maison et sa ville disparaîtraient, et il n’aurait que cette piste et ces arbres pour se repérer. Où irait-il ?

En rentrant, il vit trois avions dans le ciel. Nouvel indice. Il n’y connaissait pas grand-chose, mais il les trouva démodés. Trois petits tours, et puis s’en furent.

Quelqu’un nous a vus. Quelqu’un sait qu’on est là.

Il passa la journée à la maison avec sa mère qui essayait de cacher sa peur. Ils ouvrirent des boîtes de chili con carne pour les réchauffer à la bougie. Ce soir-là, elle alluma le transistor, et ils captèrent de la musique, mais sans pouvoir la reconnaître : des airs tristes, évoquant des chants d’oiseau. Puis une voix d’homme, vite noyée sous les parasites.

— Je ne connais pas cette station, dit sa mère d’un air absent. Je me demande d’où elle émet.

Le lendemain matin, Clifford avait repris son vélo et rejoint le sentier quand des gros-porteurs survolèrent Two Rivers. Les appareils, dont les ailes bourdonnaient d’hélices, semèrent des points noirs sur le ciel de juin : des bombes, se dit-il, le souffle coupé, avant que n’éclosent les corolles blanches auxquelles des hommes se suspendaient.

Des parachutes. Comme s’il en pleuvait.

Sentant la terre trembler, il plongea sous le couvert des arbres et là, terrifié, il vit une colonne de véhicules blindés défiler en rugissant dans un nuage de poussière et de gaz d’échappement, il vit des uniformes noirs et des fusils à baïonnette sans que les soldats soupçonnent la présence de ce garçon qui les regardait sortir de la pénombre et de la forêt, traverser à grand fracas les terrains vagues du lotissement avorté et prendre la direction de Two Rivers sur le ruban gris de Coldwater Road.

2

Boston eut un automne arrosé, cette année-là.

La pluie débuta à la mi-septembre et continua sans répit trois semaines durant, du moins aux yeux d’une Linneth Stone cloîtrée dans l’aile des humanités de l’Institut Séthien pour corriger les épreuves et vérifier les notes de son livre. S’il lui prenait la fantaisie d’interrompre cette tâche fastidieuse, elle voyait la pluie laver à grande eau les vitres en ogive, déborder des gouttières ou cascader sur les croisées de la bibliothèque qui, de l’autre côté de la place, jouxtait la faculté.

Les Cultes païens d’Amérique médiane, premier résultat tangible de son long combat pour la titularisation, asseyait et justifiait sa carrière. Elle était fière de son œuvre, de ces mots imprimés, investis d’une autorité qui manquait au manuscrit. Mais elle y avait consacré cinq ans de sa vie et n’aimait guère admettre que son travail et sa vie frôlaient l’ennui. Des heures de minutie, des jours de lecture, sans rien pour pallier la solitude. Et la pluie qui tombait, tombait toujours.

Par certains côtés, cependant, cet ennui ne manquait pas de charme. Elle disposait d’une chambre douillette, le chauffage la prémunissait contre les rigueurs du climat, la fontaine du couloir l’abreuvait en café et les cliquetis du radiateur évoquaient les remontrances d’un vieil ami aussi revêche que fidèle. Elle découpait son emploi du temps en périodes bien délimitées, non sans éprouver les affres de la monotonie et de l’isolement. Les doyens de son département ne savaient qu’attendre d’un professeur du sexe faible, qu’ils jugeaient plutôt vert de surcroît : ses trente-quatre ans la différenciaient des vénérables barbus qui hantaient les rayons et les cabinets de lecture depuis que les Titans marchaient sur la terre. Ils la fixaient comme ils auraient fixé un bousier doué de parole ou un chimpanzé entraîné à fumer le cigare.

Et chaque soir elle regagnait son minuscule appartement de Theodotus Street à pas pressés au milieu des tourbillons de feuilles mortes portés par le vent d’automne, des locomoteurs ferraillants et des fardiers à cheval. Elle passait de la chaleur de son étude à celle de son assiette et de ses courtepointes. C’est cela, le succès, se disait-elle. C’est cela, une carrière. C’est comme cela que j’entends mener le reste de mes jours.

Et chaque nuit elle repensait à son expédition dans la sierra Mazateca trois ans plus tôt, en compagnie de ses guides et de deux étudiants de troisième cycle : elle avait craint pour sa vie, souffert de la saleté comme de l’inconfort, et remis son sort entre les mains du destin. À présent, quand elle se couchait, elle revivait ces quelques mois d’été. Aussi terrifiants qu’ils aient semblé, jamais, au grand jamais, ils n’avaient été ennuyeux.

Elle n’avait aucune envie de retourner en Nouvelle-Espagne. Elle avait parachevé ce stade de ses recherches. D’ailleurs, toute la région était une zone de guerre. Mais elle se demandait si le séjour avait pu la changer, éveiller une envie insoupçonnée… De quoi ? D’aventure ? Certes pas. En tout cas d’un événement. D’un jalon. D’un tournant dans sa vie.

Parfois, ses réflexions prenaient une tournure mystique. Elle se rappelait les murmures de sa mère, la nuit : une oraison, en apparence à Apollon, papa étant paidonomos de ce culte, mais en fait à la terre de leur domaine dans ce New York rural où les étoiles, préservées des lumières de la ville, brûlaient au firmament et où la forêt bruissait de vie. Une prière aux dieux locaux. Ceux-ci restaient anonymes dans le Nouveau Monde depuis l’extermination ou l’exil forcé des indigènes, et leurs sibylles demeuraient muettes, si tant est qu’elles eussent un jour pris la parole dans leurs clairières.

— Nous menons une existence oppressée, lui avait dit sa mère. Sans pneuma. Peu inspirée. Je ne m’étonne pas que les hiérarques soient si puissants ici.

Plus puissants qu’elle ne l’imaginait, songea Linneth. Sa mère avait vite connu le malheur.

Elle se permit néanmoins une petite hérésie. Délivrez-moi de cette solitude monotone. Et de cette maudite pluie !

Les dieux sont capricieux, comme sa mère se plaisait à le répéter. Pour Linneth, la délivrance fut soudaine, déplaisante. Et la pluie dura des jours.

Elle ôta son imperméable dans l’entrée de son immeuble puis, semant des gouttes sur le carrelage ébréché, elle gagna l’escalier et franchit deux paliers ornés des miroirs détestés qui lui renvoyaient toujours son reflet aux heures les moins flatteuses de la journée : l’aube ou le crépuscule. Elle avait les cheveux trempés malgré la capuche et paraissait minuscule sous l’éclat des lampes à incandescence. Un nez minuscule, un visage rond minuscule, des lèvres pâles et serrées rechignant à sourire. Elle souriait à ces disques de verre quand elle avait emménagé, mais elle ne s’en donnait plus la peine désormais.