— Vous ne pourriez pas vous référer à un livre ?
— Dans ce cas précis, non.
— Je travaillerais à partir d’observations de terrain ?
— Oui.
— Où ?
Il y a un rapport avec la guerre, estima-t-elle. La Nouvelle-Espagne, sans doute.
— Vous acceptez de coopérer ? demanda Demarch.
— Au lieu de perdre tout espoir de titularisation ? D’encourir des poursuites criminelles ? De risquer un procès secret ?
— Allons. Vous nous connaissez.
— Que répondre, dans de telles circonstances ?
Demarch ne souriait plus.
« J’accepte », par exemple.
Les mots. Il voulait l’entendre prononcer les mots.
Linneth le défia du regard. Il se contenta de la dévisager sans afficher la moindre réaction. Son uniforme était propre et bien repassé et il ne l’en intimidait que davantage. Quant à elle, ses habits détrempés sentaient la laine mouillée et la défaite.
Elle baissa la tête.
— J’accepte, murmura-t-elle.
— Pardon ?
D’une voix neutre.
— J’accepte.
— Oui. (Il tendit la main vers sa mallette.) Laissez-moi vous montrer des photographies proprement extraordinaires.
On lui octroya trois jours pour finir de corriger les épreuves. Linneth consacra une attention scrupuleuse à sa tâche, afin d’effacer de sa mémoire le récit du lieutenant Demarch. Même après avoir vu les photos (cette ville étrange d’apparence si réelle, ces vitrines d’impossibles produits, ces enseignes rédigées dans une langue qui n’entretenait qu’une lointaine parenté avec l’anglais), elle croyait toujours qu’il s’agissait d’un canular, d’une ruse du Bureau pour la pousser à confesser… quelque chose – n’importe quoi ; elle croyait toujours qu’elle finirait en prison.
Elle croisa dans le couloir le chef du département, Abraham Valcour, qui répondit à son regard froid d’un petit sourire distant. Selon la rumeur, il possédait des contacts au département de la Guerre et certaines de ses expéditions de terrain comptaient des espions du Commissariat dans leurs bagages. Linneth, qui s’était gardée jusqu’alors de formuler un jugement, était sûre désormais que c’était lui qui lui avait collé sur le dos un type du Bureau. Elle imaginait la conversation. « Parlez-lui. Elle est intelligente, malléable, et son livre n’est pas mauvais. » Quand il lui prenait l’envie de mentir, il savait se montrer très convaincant. Il ne voulait pas d’une femme dans son département, même si le cursus de Linneth était inattaquable, et il n’avait jamais laissé passer une occasion de l’humilier. Cette nouvelle étape n’avait rien que de logique : il la jetait aux proctors comme un bel os à une meute de chiens, en espérant sans doute qu’elle ne reviendrait pas. Linneth se promit de revenir, ne serait-ce que pour gommer ce sourire qui la mettait hors d’elle.
Two Rivers. La ville surgie au plus profond des bois au nord des Mille Lacs s’appelait Two Rivers.
Elle envoya ses épreuves à son éditeur enveloppées dans du papier paraffiné attaché avec une ficelle.
Puis elle bourra sa valise de vêtements épais. L’automne, disait-on, était précoce dans le Near West, et l’hiver parfois très cruel.
Enfin elle dit au revoir à sa secrétaire et à une poignée d’étudiants. Elle n’avait personne d’autre à saluer.
3
Le lycée John Fitzgerald Kennedy connut une rentrée tardive. Selon Dex, qu’elle ait lieu tenait déjà du miracle ; le mérite en revenait à Bob Hoskins, le proviseur, et à l’association des parents d’élèves ; ils avaient négocié de concert avec les proctors. Ceux-ci devaient préférer parquer des adolescents agités plutôt que de les laisser traîner dans les rues.
Le problème (un parmi tant d’autres), c’étaient les textes. La bibliothèque scolaire était de celles mises à l’index. Les proctors disaient « indexée ». Des camions étaient venus en août chercher les livres – il ne s’agissait pas de les brûler, semblait-il, mais de les classer, sans doute dans les archives secrètes d’un monastère ou d’un souterrain quelconque.
Le consul militaire avait même proposé de nouveaux manuels dont l’emploi s’avérerait sans doute inévitable si l’école continuait, mais les premiers exemplaires avaient atterré Dex : un volume doré sur tranche qui aurait pu passer pour un almanach de 1890, rempli de morales édifiantes sur les dangers de la syphilis et de l’alcool distillé, et des brochures historiques dont la véracité paraissait douteuse même dans ce pays d’Oz : Héros et hérésiarques, Daniel à Ravensbrück, Victoires et défaites dans les plaines des Flandres. Dex ne se voyait guère distribuer de tels documents à des mômes élevés au Super Mario et aux tortues Ninja.
Il donnait son cours habituel : l’Amérique, de l’Indépendance à la Première Guerre mondiale. Il écrivait des « chapitres » qu’il imprimait sur un vieux duplicateur à alcool déniché au sous-sol. L’histoire n’était plus ce qu’elle était, bien sûr. Cependant, malgré quatre mois de preuves tangibles, sa tâche ne lui semblait pas inutile, et ce qu’il racontait à cette classe de plus en plus réduite n’avait rien des légendes d’un paradis perdu. Ces événements s’étaient produits, et avaient entraîné des conséquences : Two Rivers, par exemple, et ses habitants.
Il enseignait l’histoire véritable. Du moins le pensait-il. Mais ses élèves restaient dissipés, et aujourd’hui n’avait pas failli à la règle. Privé de livres, de lumière, de chauffage et d’enthousiasme, il accueillit avec soulagement la fin de la journée.
Quand il rentra, les ombres s’allongeaient. Le couvre-feu ne débutait qu’à 6 heures, mais les rues étaient désertes. Exception faite des soldats. Depuis trois mois, il s’entraînait à ne plus voir les véhicules de patrouille carrés dont le conducteur nanti d’un béret noir et le passager armé d’un fusil à baïonnette arboraient toujours la même expression d’hostilité blasée. Si l’on s’attendait à voir ces visages au Honduras ou à Beijing, Dex n’aurait jamais imaginé les croiser à Two Rivers.
Mais en vérité, le Michigan n’était plus qu’un souvenir. Il avait renoncé à essayer de deviner la nature de cet endroit. Ça semblait sortir tout droit de La quatrième dimension : « Un monde parallèle ». Comprenne qui pourra…
Il monta chez lui. La pièce principale était sombre et glaciale depuis le début de l’automne. L’armée devait tirer une ligne à haute tension jusqu’en ville : il le croirait quand il le verrait. D’ici là ça caillait, et l’hiver promettait d’être pire. Voire mortel, à moins qu’on ne règle le problème.
Son canapé convertible disparaissait sous un amas de couvertures – toutes celles qu’il possédait. Durant cette incroyable et invraisemblable période, en juin, entre l’accident et l’occupation, il avait eu la présence d’esprit d’acheter une lampe-tempête et du pétrole et gagnait ainsi une demi-heure de lumière sur le soir. Il lisait. Les proctors n’avaient pas tout confisqué ; les bibliothèques personnelles, dont ses sept étagères de bouquins de poche, subsistaient. Ces temps-ci, il se replongeait dans Mark Twain, un réconfort en de telles circonstances.
Il mangea sa soupe froide à même la boîte. Les proctors avaient distribué des tickets de rationnement ronéotypés sur du papier recyclé qu’on échangeait contre de la nourriture au dispensaire installé sur un parking. Il n’en avait plus depuis le début de la semaine, mais il lui restait des denrées non périssables. L’eau venait d’un camion-citerne garé devant la mairie : on faisait la queue, nanti d’un vieux bidon de lait, d’une bouteille Thermos, de n’importe quel récipient. L’attente durait une bonne heure. L’eau avait un goût d’essence.