Depuis juin, sa toilette consistait à se laver avec un gant, un bout de savon et un broc d’eau à température ambiante, ce qui n’avait rien d’agréable. Il en venait à rêver de douches chaudes.
Il lut à la lueur du soleil couchant jusqu’à ce qu’il fasse trop sombre, puis il posa son livre et regarda la tombée de la nuit par sa fenêtre étroite. Le ciel se couvrait, le vent qui soufflait en bourrasques soulevait des tourbillons d’or terne : nul n’avait pris la peine de ratisser ou de brûler les feuilles mortes. La ville semblait fatiguée, défraîchie.
Il se garda d’allumer sa lampe. Une fois la pièce obscurcie, une fois les rues obscurcies, il enfila un T-shirt noir, un jean, un manteau bleu marine, puis fourra une boîte de soupe et deux de soda à l’orange dans ses poches. Après réflexion, il ajouta un tube d’aspirine.
Dex savait par expérience que tout le monde respectait le couvre-feu. Il y avait eu quelques exceptions. En juillet, un gars de vingt-sept ans appelé Seagram avait été abattu en voulant traverser la ville pour rendre visite à sa petite amie. Ensuite, on avait exposé son corps dans la cour de la mairie. Trois jours d’horreur.
Les patrouilles avaient quelque peu relâché leur surveillance, mais Dex fit très attention en passant du vestibule de son immeuble à la rue giflée par les rafales.
Un atout, ce vent. Le bruissement des arbres et le crissement des feuilles mortes couvriraient ses bruits de pas. Aucun réverbère, aucune lumière, sinon parfois l’éclat vacillant d’une bougie, atténué par des rideaux tirés. Ça aussi, c’était à son avantage. Il suivit une haie jusqu’à Beacon Road et observa les environs avant de franchir le carrefour au petit trot pour atteindre l’angle de Powell Creek Park. Le jardin public l’abritait des regards, mais la nuit rendait la marche un peu hasardeuse. Il suivit la lueur diffuse d’une allée.
Il se tapit contre un saule en entendant un crépitement de feuilles écrasées. Un véhicule militaire déboucha d’Oak Street, derrière l’école primaire plongée dans les ténèbres. Le passager balaya les trottoirs du faisceau de son projecteur. Immobile, haletant, Dex attendit que le bruit du moteur s’évanouisse dans le lointain, entraînant avec lui le ballet du cercle de lumière.
Puis il traversa la rue devant une petite maison en bois, foula l’herbe haute d’une pelouse laissée à l’abandon et descendit les quelques marches en ciment qui menaient à la porte de la cave. Il avait mémorisé cet itinéraire ; on n’y voyait presque rien dans l’obscurité. Il entendit le vent dans les arbres du jardin. La pluie transperçait son manteau. L’air était froid et humide sur ses lèvres.
Il entra sans frapper, referma la porte derrière lui et alluma une bougie.
Du béton. Pas une fenêtre. Des piles de couvertures, des boîtes de conserve (vides pour la plupart), quelques livres, un réchaud de camping. Sur le sol, un matelas, et sur le matelas, Howard Poole, les yeux fermés, le front perlé de sueur.
Dex soupira et sortit les provisions qu’il apportait. À ce bruit, Howard leva les yeux vers lui.
— C’est moi, dit Dex.
Le jeune homme hocha la tête.
— Soif, dit-il.
Dex tira la languette d’une des boîtes de soda et fourra deux aspirines dans la main d’Howard. Il la trouva chaude, mais peut-être moins brûlante que la veille.
La grippe dont souffrait le physicien avait bien failli tourner à la pneumonie. Dex croyait le danger écarté, sans aucune certitude cependant.
Howard orienta son poignet pour déchiffrer l’heure à la lueur de la bougie puis se redressa avec lenteur, souffrant visiblement.
— C’est le couvre-feu.
— Ouais.
— Plutôt risqué de venir ici.
— Je ne tenais pas à être suivi.
— Tu craignais de l’être ?
— Deux proctors m’ont rendu une petite visite ce matin. Ils connaissent ton nom, ils savent que tu travaillais au labo et que tu logeais chez Evelyn. Très civilisés, très polis, les mecs. Mais un type m’a suivi jusqu’au boulot. J’ai pensé qu’il valait mieux attendre la nuit pour passer ici.
— Merde.
Howard roula sur le flanc.
— Ça n’est pas si terrible, dit Dex. Je n’ai pas eu l’impression qu’ils te traquaient. Mais ils laissent traîner leurs filets.
Howard soupira. Il a l’air fatigué de tout, songea Dex. Usé par la maladie, le froid, la planque.
Dix jours à peine après l’arrivée des tanks, l’armée annonçait son désir d’interroger les employés du laboratoire de recherches. Howard Poole avait refusé de se présenter. Quand le lieutenant Symeon Demarch, du Bureau de la convenance religieuse, avait établi son quartier général chez Evelyn, le jeune homme était entré dans la clandestinité.
Cette maison-ci était visiblement inoccupée. Jadis, elle appartenait à Paul Cantwell, un expert-comptable en vacances en Floride avec sa famille à l’époque de l’accident.
Howard avait piqué un permis de conduire périmé dans le tiroir d’un bureau au premier et pu passer pour Paul Cantwell aux distributions alimentaires, jusqu’au jour où la grippe (une variante apportée par les tanks : la moitié de la ville l’avait attrapée) l’avait touché. Dex s’était alors servi de ces papiers pour obtenir double ration – il courait un réel danger puisque, sous la loi martiale, la constitution de réserves était un délit et l’utilisation d’une fausse identité un crime passible de la peine de mort.
— Je rêvais, dit Howard d’un air distrait. De Stern, je crois. Dans un bâtiment, un bâtiment couvert de pierres précieuses. Mais je ne m’en souviens pas…
Sa voix s’éteignit.
Toujours Stern, songea Dex. Depuis le début de sa maladie, Howard parlait souvent d’Alan Stern – son oncle, le chef du labo, et sans doute l’une des victimes de l’accident. À croire que la fièvre ravivait son souvenir.
— Une femme, reprit-il dans son délire. C’est une femme qui a répondu.
Dex ouvrit une boîte de soupe et plaça une cuillère dans la main d’Howard qui referma ses doigts dessus comme par réflexe.
— Quand je l’ai appelé à Two Rivers… Une femme…
— C’est important ?
La question parut dissiper une ombre. Le jeune homme eut pour Dex un sourire étrange, empreint de culpabilité.
— Peut-être. (Il prit une cuillerée.) De la soupe froide.
— Ça te fera du bien. Comment tu vas, au fait ?
— Un peu mieux. Je reste plus longtemps éveillé. Enfin, il me semble. Difficile à dire, ici. (Une autre cuillerée.) Je vais moins souvent aux chiottes. Et j’avais même une petite faim.
— Parfait.
Il continua de manger en silence. Dex s’avisa que la soupe et l’aspirine commençaient à produire leurs effets. Ça faisait plaisir à voir.
La pluie tambourinait de plus en plus fort sur l’auvent en tôle de l’arrière-cour.
Howard posa la boîte vide et lécha sa cuillère une dernière fois.
— Je parlais de mon oncle. Je n’étais peut-être pas très cohérent, Dex, mais je ne délirais pas totalement. Stern est la clé du problème. Il pourrait même nous aider à le résoudre.
— Tu crois qu’on a une chance ?
— Je l’ignore. Sait-on jamais ?
Si Howard pouvait comprendre ce qui s’était passé au centre de recherches, Dex, lui, s’en savait bien incapable. Déjà en peine de saisir le modèle nucléaire de l’atome selon Bohr, il était complètement dépassé par un phénomène qui obligeait les hommes à réécrire l’histoire. Cet événement ne relevait pas du cours de physique élémentaire – à sa connaissance, il ne figurait sur aucun programme. Il secoua la tête.