— Tu parles à un diplômé en sciences humaines, mon vieux.
— Et si on était obligés de le résoudre ?
— Ah ?
— J’ai pas mal cogité. C’est facile de réfléchir, allongé dans le noir. C’est notre seul choix, Dex. On comprend et on tâche d’agir, ou alors… quoi ? On s’en tient là ? On se fait tuer, foutre en tôle ou, au mieux, assimiler ?
Dex avait tenu le même raisonnement. Comme, sans doute, la plupart des habitants de Two Rivers. Mais personne n’en discutait. La loi du silence : on ne parle pas du futur.
Howard venait de violer cette loi.
— C’est sûr, tu délires.
— Évite de m’envoyer bouler.
— D’accord.
— Inutile de me ménager non plus. Je ne suis pas malade à ce point.
— Je regrette. Si je savais par où commencer…
— Je pense à Stern. J’en rêve. Avec la fièvre, je crois qu’il est ici, dans la pièce. Très réaliste. (Howard secoua la tête et se recoucha sur son matelas.) Tout semble logique. Je comprends mieux, en rêve.
Il était plus de minuit quand il rentra chez lui. Le mauvais temps le dissimulait aux regards et réduisait les patrouilles au minimum, mais ses habits étaient lourds de pluie et il frissonnait lorsqu’il aperçut son immeuble. Et si Howard avait raison ? Si l’on comprenait mieux en rêve ?
Peut-être le rêve était-il le seul moyen de cerner l’incompréhensible. Dans ce cas, Dex était mieux pourvu que la moyenne car sa vie avait basculé dans le domaine du rêve des années plus tôt, le jour où l’incendie lui avait ravi Abigail et David. Depuis lors, il avançait en somnambule dans un monde de ténèbres où même les événements des derniers mois se réduisaient à une simple récapitulation de son propre deuil. Evelyn avait dû le sentir, elle avait dû se rendre compte que la tendresse, la véritable tendresse qu’ils partageaient, était éclipsée par quelque chose de plus sombre. Voilà sans doute pourquoi elle avait choisi de rester dans sa pension en compagnie du proctor Demarch. Elle avait peur, certes, mais surtout elle connaissait Dex, elle savait ce qu’il avait été et ce qu’il avait perdu.
L’obscurité de la porte cochère le gênait pour insérer sa clé mouillée dans la serrure. Il évoqua Evelyn Woodward et ce qu’elle avait représenté à ses yeux. Un temps, il avait cru trouver en elle la porte qui le rendrait au monde dont il était exilé – non pas la remplaçante d’Abigail, mais une chance de sortir du canyon sans issue qu’était devenue sa vie, le sentier qui lui permettrait d’atteindre le plateau, ce lieu ensoleillé auquel il avait presque cessé de croire.
Elle n’avait pas su répondre à cette attente. Qui l’aurait pu ? Mieux valait n’éprouver aucun désir de la sorte. Il avait trouvé un modus vivendi avec son chagrin ; on ne brise pas ce genre de pacte sans en subir les conséquences. On supporte son chagrin, et si nécessaire on le mange, on le boit, jusqu’à ce qu’il prenne corps, jusqu’à ce qu’un jour, en s’observant dans le miroir, on ne voie plus qu’une statue de chagrin, qu’un homme de chagrin, qu’un triste miraculé qui tient debout et survit sans trop savoir pourquoi.
Il pendit ses vêtements trempés à la tringle du rideau de douche et alla au lit pour y trouver l’oubli, ces quelques heures d’oubli qui lui permettraient de franchir le seuil d’une nouvelle aurore.
Il s’éveilla en sursaut quand on frappa.
Le coup était péremptoire, féroce. Un proctor. Dex cligna des yeux sous la lumière du jour, le cœur en déroute.
Il alla droit à la porte et l’ouvrit, avec appréhension, mais sans peur ; il était trop las de tout pour avoir peur.
Dans le couloir plongé dans la pénombre, seul se détachait le carré pâle de ce matin d’octobre pénétrant par la fenêtre à l’est. Deux proctors subalternes, des jeunots aux joues roses qui commençaient tout juste à maîtriser l’arrogance routinière du policier religieux, le toisèrent avant d’inspecter la pièce d’un œil inquisiteur. Puis ils se posèrent de part et d’autre de l’embrasure.
Une femme s’avança.
Dex ne put que la dévisager, interloqué.
Elle lui arrivait à l’épaule, et sa tenue aurait convenu à la grand-mère de Dex dans sa jeunesse : une robe noire à manches longues et col montant, boutonnée par-dessus ce corset qui donnait à la femme une silhouette en S, tout en fesses et en seins. Il ne s’agissait pas d’un uniforme – trop de dentelle au col et aux manchettes. Ses cheveux noirs tirés en arrière, avec une raie au milieu, encadraient l’ovale de son visage.
Elle le fixait d’un air déterminé, mais elle rougissait, peut-être à la vue d’un homme ouvrant sa porte vêtu en tout et pour tout d’un caleçon et d’un T-shirt.
— Je suis navrée de vous déranger. Vous êtes bien M. Dexter Graham ?
Elle s’exprimait avec cet accent étrange qu’il avait remarqué chez les militaires : inflexions européennes, voyelles presque irlandaises. Dans sa bouche « Dexter Graham » avait un petit côté exotique, comme le nom d’un bandit de grand chemin du nord de l’Angleterre dans un roman de Walter Scott.
Il parvint enfin à vaincre son mutisme.
— Oui, c’est moi.
— Je m’appelle Linneth Stone. Le lieutenant Demarch m’a envoyée vous parler. (Elle s’interrompit.) Je peux attendre, si vous souhaitez vous habiller.
Elle rougit un peu plus.
— D’accord, dit Dex. Merci.
Et il partit à la recherche de son pantalon.
4
Au début, Evelyn était disposée à prendre sa place dans la file pour la distribution d’eau, comme tout le monde.
Les proctors ne mégotaient pas sur les livraisons que la pension recevait le mardi et le jeudi, mais sa ration personnelle permettait certains luxes : une tasse de café quand il y en avait, du thé, une deuxième toilette de chat un jour de chaleur. L’attente près du camion était un petit inconvénient qui la laissait indifférente.
Sa nouvelle robe avait tout changé.
Le cadeau était splendide ; elle l’avait accepté de bon cœur, mais non sans réserves, car il mettait en lumière le gouffre qui la séparait toujours davantage des gens du coin.
La robe, coupée dans un tissu vert sombre iridescent (du bombasin sergé de soie, selon le lieutenant), s’accompagnait d’un ensemble de sous-vêtements si étranges qu’Evelyn avait eu besoin d’un mode d’emploi. Le lieutenant lui avait donc aussi fourni un mince volume relié, La Perfection de l’apparence féminine, de Mme Will. Quand elle réussit à traduire le langage de Mme Will, à reconnaître un crochet d’une crochette et à comprendre qu’ici une épingle s’appelait une pince, tout se passa pour le mieux.
Elle en venait même à s’apprécier dans cette robe. Ça vous donnait un air victorien, bien sûr. Guindé. Mais sa silhouette en était transformée. Être à la fois couverte de la tête aux pieds et si totalement dévoilée, c’était étrange, et étrangement intéressant. Au dire du lieutenant, les dames de la bonne société de Boston et de New York s’habillaient toutes ainsi.
Mais Two Rivers n’était ni Boston ni New York. Tout le problème était là. On l’accusait déjà d’accepter les services des proctors qui logeaient chez elle. Eleanor Camby, la femme de l’entrepreneur des pompes funèbres, qui la suivait dans une file un matin, répétait à voix basse le mot « tondue ». Evelyn en ignorait le sens figuré, mais elle l’avait vite déduit. Collabo. Vendue.
Se retrouver parmi ces gens vêtue de bombasin vert et d’un col en dentelle… non, impossible.