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Elle aurait pu remettre ses anciens habits pour sortir, mais cela serait allé à l’encontre de ce que souhaitait le lieutenant, elle s’en rendait compte. Un des buts du cadeau, c’était de la différencier, de la singulariser.

Donc, lorsqu’elle voulait sa ration d’eau, elle demandait à l’un des subalternes – en son for intérieur, elle les appelait les « bébés proctors » : leurs grades compliqués lui échappaient – de l’accompagner en voiture. Aujourd’hui, il s’agissait d’un jeune homme du nom de Malthus Feliks. Pour cela, il prit un de ces véhicules trapus qui évoquaient les vieilles Jeeps.

Feliks ne parlait guère, mais il se montrait courtois envers elle – ça la changeait. Les officiers supérieurs n’affichaient à son égard que mépris ou, au mieux, indifférence. On devait les former dans ce but ; et Two Rivers les intimidait sans doute aussi par son étrangeté. La ville était devenue un endroit terrifiant quel que soit le bout de la lorgnette par lequel on l’observait. Feliks conduisait sans sa brusquerie habituelle, ce qu’Evelyn, lasse de revenir les os meurtris de ces virées à tombeau ouvert, apprécia en silence. Il se fendit même d’un sourire (acerbe, comme il seyait à un proctor, mais authentique) quand elle émit une remarque sur la clarté de l’atmosphère nettoyée par la pluie de la nuit. C’est en octobre qu’on a le ciel le plus bleu, se disait-elle.

Elle songea que Feliks se montrait plus courtois à cause de la robe. Ou de ce qu’elle symbolisait. L’imprimatur de l’officier supérieur. Une marque de possession, sinon de rang.

Non. Laisse ces considérations à Feliks.

Elle s’alarma en voyant qu’on avait déplacé le camion-citerne. Et pour le garer où ? Sur le parking du lycée JFK. Elle faillit demander à Feliks de rebrousser chemin. Mais si le proctor le signalait à son lieutenant, cela risquait de faire mauvaise impression. Pourquoi avoir honte ? Elle n’avait rien à cacher.

La distribution d’eau, réservée aux détenteurs de la carte de rationnement, avait lieu de midi à 18 heures. Le camion venait donc d’arriver. Feliks échangea quelques mots avec les hommes qui paressaient dans la cabine. Le Bureau de la convenance religieuse n’appartenant pas à l’armée, le proctor n’était pas le supérieur de ces soldats, mais Evelyn avait déjà remarqué leur déférence envers la police religieuse. D’après le lieutenant, les pouvoirs de l’institution, mal définis, étaient immenses. Censeurs et proctors haut placés avaient tout loisir de causer des ennuis aux militaires du rang, et ceux-ci se méfiaient d’eux.

Un milicien renfrogné déverrouilla le robinet à l’arrière du camion. Evelyn prit sa Thermos. Inutile de prier Feliks de la lui remplir, elle le savait. C’était son eau, sa tâche. Elle se courba pour placer le récipient sous le tuyau en acier tout en relevant sa robe.

Le liquide jaillit, aspergeant ses chaussures. De l’eau, qui semblait potable, émanait comme toujours une vague odeur d’huile.

Elle remplit la Thermos et la referma.

En regagnant la voiture, elle risqua un coup d’œil vers le lycée et la salle du premier étage où Dex enseignait l’histoire à des classes de plus en plus réduites.

Une ombre ?

Il l’observait ?

Il avait vu la robe ?

Elle se détourna et poursuivit sa route la tête haute, tâchant de se persuader qu’elle se fichait bien que Dex Graham l’ait vue, qu’elle se fichait pas mal de ce qu’il pouvait penser.

Les troupes occupaient un Days Inn sur la nationale, à l’est de la ville. Le parking, dégagé au bulldozer, abritait des engins militaires – chars, transports de troupes, Jeeps. La bannière de la République unifiée flottait au sommet d’un mât en bois planté depuis peu. Evelyn attendait Feliks, qui avait pour mission de remettre un dossier à l’un des chefs des forces armées.

Bleu avec des bandes blanches et une étoile rouge en son centre, le pavillon qui claquait dans la bise d’octobre n’était pas le drapeau des États-Unis. Il aurait convenu à n’importe quel pays, mais il n’avait rien de menaçant dans son exotisme. Le voyage immobile de Two Rivers l’avait menée dans un lieu autre. Evelyn acceptait l’idée sans la comprendre et le quotidien sans se poser de questions. On s’habituait. Du moins on essayait.

Elle s’était déjà adaptée jadis. Son mariage avec Patrick Cotter, un notaire de Traverse City, avait duré trois ans. Elle comptait passer sa vie auprès de lui, mais leur lien mutuel s’était révélé aussi fragile que l’ancrage de cette ville dans le sol américain. Puis, une fois le lieutenant installé à la pension de famille, elle n’avait plus tardé à se détacher de Dex, son fiancé. Leçon à en tirer ? Le monde se bâtit sans ciment. Rien n’est sûr, sinon le changement. Le truc, c’est de retomber sur ses pieds.

Dex, lui, ne savait pas s’adapter. Tout le problème était là. Rongé par le mépris de soi, il était devenu taciturne et bizarre.

Feliks la reconduisit. À la différence des soldats, les proctors, peu nombreux, avaient choisi d’établir leur quartier général sur le rivage du lac. La plupart bivouaquaient au Blue View Motel, dont les employés civils du Bureau occupaient une aile à eux seuls. Les proctors de haut rang, entre autres le lieutenant et ses pions, logeaient chez Evelyn.

Elle aimait toujours ce bâtiment au style victorien tarabiscoté et la vue imprenable qu’il offrait sur le Merced. Restaurer les trois étages aurait coûté cher, mais la maison n’avait pas souffert malgré un été de négligence. Le blanc des murs ne s’écaillait pas, le bleu des moulures non plus. Elle se précipita, laissant Feliks inspecter son véhicule. C’était presque l’heure du déjeuner, qu’elle ne servait pas, la cuisine du Blue View disposant d’un groupe électrogène à essence et de provisions renouvelées quotidiennement. Le midi, elle se retrouvait donc souvent seule. Elle ouvrit une des boîtes de rations militaires que le lieutenant avait apportées, un aliment indéfinissable mais mangeable si l’on avait assez faim, puis elle emplit une bouilloire et alluma le petit réchaud de la véranda arrière. Une fois ses deux derniers sachets de thé dans la théière, elle ajouta l’eau frémissante et inhala la fragrance terreuse que dégageait le récipient. Est-ce qu’elle reboirait du thé, un jour ?

Oui, se dit-elle. Oui. La vie reprendra son cours.

Quant à elle, elle s’habituerait. S’habituer, c’était un gage de récompense, toujours. De menus plaisirs. Du thé.

Elle but avec précaution une des précieuses gorgées, en contemplant les flots. Frangé d’écume dans le vent d’automne, le lac Merced sous le ciel bleu était aussi vide de voiles qu’elle aurait voulu l’être de pensées.

Le lieutenant rentra au coucher du soleil.

Pour Evelyn, il était « le lieutenant » ; elle connaissait pourtant son nom : Symeon Philip Demarch. Quarante-cinq ans. Né à Columbia, sur les rives de la Chesapeake, d’une famille anglophone associée au Bureau depuis des lustres. Symeon. On aurait presque cru Simon. Un prénom comme le drapeau, étrange sans être étranger. À cela aussi elle s’était habituée.

Il vint à la cuisine et lui demanda de préparer du café avec le sachet de moulu d’une demi-livre, tout droit sorti des magasins militaires, qu’il lui donna.

— Vous devriez en garder un peu, murmura-t-il.

Il en termina avec deux de ses adjudants et les renvoya. La pénombre envahissait la maison ; Evelyn se mit en quête de pétrole pour les lampes.

— Inutile, dit le lieutenant.

(Symeon.)

Elle replaça la bouteille sur son étagère et attendit qu’il s’explique.