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— On peut trouver un compromis, dit-il.

— Comment cela ?

— D’abord, vous seriez beaucoup moins voyante si vous perdiez vos anges gardiens.

— Je vous demande pardon ?

— Ces messieurs qui vous serrent de près.

Comme les deux gardes le toisaient d’un regard dur, il leur sourit. Les proctors le lassaient, à s’habiller en scouts et à plastronner comme des chefs de classe : des pions, oui, ça leur allait bien.

— Il faut que j’en réfère au lieutenant Demarch, dit-elle. Je ne vous promets rien.

L’idée semblait la séduire, cependant.

— Vous devriez aussi changer de tenue. Vous attirez trop l’attention.

— J’y avais songé. Mais je viens d’arriver, monsieur Graham. Je ne sais pas ce qui peut convenir, ce que les gens d’ici considèrent comme convenable.

— Vous logez à la pension Woodward ?

— Tout près. L’hôtel routier. Vous dites « motel », je crois.

— Oui. Vous connaissez Evelyn Woodward ?

— On nous a présentées.

— Elle est plus ou moins de votre taille. Elle peut vous prêter quelque chose. Je crois qu’elle a changé sa garde-robe.

— Oui. Enfin, peut-être. Vous avez d’autres exigences ?

— Certes. En échange du temps que je vous consacre…

— Eh bien ?

— Une carte du monde. Si possible un atlas. Et de bonnes notions d’histoire.

— La vôtre contre la mienne ?

— Tout juste.

Le sourire qu’elle lui décocha le prit au dépourvu.

— J’essaierai de m’arranger.

Sa fièvre tomba le soir où la lumière revint, et Howard émergea, fragile mais lucide, comme si la grippe avait dévoré toute la confusion pour laisser à nu l’os de la logique.

Il attendit Dex pendant toute une journée, en vain, sans lui en tenir rigueur. L’autre n’avait pas toujours l’occasion de s’éclipser ; on aurait pu le suivre. Tant pis. Il était temps de prendre une initiative personnelle.

La distribution des rations commençait à midi. Les rues étaient alors très fréquentées. Howard mit un peu de nourriture, de l’eau minérale et un couteau suisse dans les grandes poches d’une canadienne et sortit dans le froid mordant d’octobre.

Il avait dû rester trop longtemps tapi dans sa cachette, ou bien oublier ce qu’évoquait l’automne : un vitrail illuminé. Les trottoirs, les fenêtres, les feuilles mortes, tout semblait changé en glace mince sous un ciel bleu cellophane. Il aurait aimé absorber le panorama d’un seul coup d’œil et garder pour lui cette palette en prévision de la morne saison. Mais il s’obligea à marcher tête baissée pour ne pas attirer l’attention.

Il avait des papiers. Ceux de Paul Cantwell. Tu as eu de la chance, Paul, songea-t-il, tu étais loin quand le ciel nous est tombé sur la tête. Le jeu de documents était plausible, mais dépourvu de photos ; la date d’expiration était dépassée, sauf celle de la carte de rationnement. Si l’armée l’interrogeait, il pouvait s’en tirer – peut-être. Il refusait de courir ce risque. Mieux valait éviter d’éveiller les soupçons.

Après avoir traversé le carrefour d’Oak et de Beacon, il longea des magasins fermés aux vitrines peuplées de fantômes – caméscopes, ordinateurs, prêt-à-porter, téléviseurs. Nul n’avait profité du désordre des premiers jours de l’occupation pour les voler parce que nul n’en voulait : les gens du coin n’en avaient plus l’utilité et les soldats trouvaient inquiétants et étranges ces colifichets d’une civilisation perdue.

Aux yeux de Howard, Two Rivers était en transe depuis que les chars d’assaut avaient dévalé Coldwater Road en juin dernier. Les tentatives de résistance avaient été aussi rares qu’inutiles. Deux dingues de la gâchette avaient, d’une fenêtre de leur appartement, tiré à la carabine sans toucher quoi que ce soit. On les avait arrêtés, puis exécutés en public sans autre forme de procès. Comme la ville se situait au centre d’une région de chasse et de pêche, beaucoup avaient sans doute chez eux, cachée, une Remington chargée. Mais que peut un comté rural contre toute une nation ? Déclarer son indépendance ?

Ils avaient même de la chance. Pour une occupation, la leur se passait sans trop de violence – à ce jour, du moins. Howard se souvenait d’avoir lu qu’à Phnom Penh, les Khmers rouges fusillaient des civils parce qu’ils portaient des lunettes européennes, voire sans raison. Two Rivers n’avait pas connu une telle boucherie, peut-être parce que l’issue du combat ne faisait aucun doute dès le départ, et que le butin n’avait rien d’ordinaire.

Abasourdis, tous avaient capitulé en haussant les épaules, Howard comme les autres. Il avait choisi la clandestinité avec un sentiment proche de la gratitude. Voilà un domaine dans lequel il excellait. Mince, frêle, exclu, souvent battu, il avait appris à accepter son sort. Jamais il ne se plaignait, jamais il ne jurait de prendre sa revanche. Il rentrait chez lui ; il avait toujours un livre qui l’attendait pour le réconforter.

Il connaissait le nom qu’on donnait à cette attitude – la lâcheté. Une part intégrante de son caractère. Il se savait intelligent, et lâche. Dans la grande loterie de l’existence, il y avait de plus mauvais tirages.

Un souvenir d’enfance lui revint. Ces bouffées de mémoire l’avaient souvent visité au cours de sa maladie, et peut-être n’était-il pas vraiment guéri, au fond. Il avait dix ans, il se tenait sur la véranda de la vieille maison du Queens, et il écoutait ses parents qui, d’une voix posée, dévidaient l’écheveau d’un de leurs interminables bavardages.

— Certains croient en la réincarnation, disait son père. On revit toujours et chaque vie a un but, accomplir une tâche, apprendre une leçon. (Il tendit la main d’un air absent pour ébouriffer les cheveux de son fils.) Qu’est-ce que tu en dis, Howie ? Qu’est-ce que tu es censé apprendre, cette fois-ci ?

Howard était assez jeune pour prendre l’idée au sérieux. Elle l’avait tourmenté pendant des jours. Qu’est-ce qu’il avait à apprendre ? Un truc compliqué, pour sûr, sinon quel intérêt d’y consacrer une vie ? Un truc qu’il avait raté toutes les autres fois, sans doute. Un Everest du savoir ou de la vertu.

Peu importe ce que c’est, se dit-il, de retour au présent – le nom de toutes les étoiles, l’origine de l’univers, les secrets de l’espace et du temps… Tout, mais pas le courage.

À l’écart du centre, les rues étaient moins fréquentées. Passer inaperçu devenait plus difficile. Howard avançait d’un pas traînant, les mains dans les poches. Dès qu’il en avait la possibilité, il empruntait les rues des lotissements et se frayait un chemin parmi les H.L.M. neuves, plutôt sinistres, qui avaient poussé dans les quartiers ouest de la ville. Les patrouilles ne venaient pas ici ; rien ne les y attirait. Il devait quand même se montrer prudent. Les soldats avaient installé leur caserne au Days Inn, à mi-chemin de Two Rivers et des ruines du labo – non loin de là.

Howard avait une bonne mémoire des cartes. Il en avait étudié une peu avant l’arrivée des chars, mais ces tours, ces détours et ces impasses l’égaraient. Le temps qu’il trouve un itinéraire logique et discret, en suivant les pylônes d’une ligne électrique dont on avait débroussaillé les abords, c’était presque l’heure du couvre-feu.

Il l’avait prévu. Il traversa la nationale à l’intersection de Boundary Road et la longea vers le nord sur quatre cents mètres, prêt à sauter dans le fossé de drainage. Les ombres s’allongeaient. On ne voyait plus de maisons, juste quelques brocantes, parfois une station-service à l’abandon. Il atteignit sa première étape à la tombée du soir : la boutique d’appâts et de matériel de camping jouxtant l’ancienne réserve ojibwa.