Il s’y était arrêté en juin avec Dex, qui avait acheté la fameuse carte et un compas, perdus depuis. Une bicoque en carton goudronné surmontée d’une enseigne en façade. Il n’y avait personne, comme il l’espérait.
Il observa la route dans les deux sens. Un grillon esseulé stridulait dans le crépuscule glacial. Sinon, pas un bruit.
Un gros cadenas rouillé protégeait la porte d’entrée. Howard se fraya un chemin parmi les amas de pneus lisses qui parsemaient la cour, contourna la carcasse corrodée d’une Mercury Cougar modèle 79 et déboucha derrière la boutique. Porte close là aussi, mais une seule secousse suffit à arracher le loquet de bois pourri de l’embrasure.
Une puanteur atroce l’assaillit. Il hésita, dégoûté. Puis il songea aux appâts. Merde ! Le proprio avait deux glacières pleines d’esches et d’asticots. Ça avait dû fermenter tout l’été.
Il entra, en respirant par la bouche. Le seul éclairage provenait de la lucarne poussiéreuse qui filtrait les dernières lueurs du jour. Il se trouvait dans la réserve, dont il remonta une travée.
Il choisit trois articles : un sac à dos à armature, un sac de couchage doublé et une tente individuelle.
Une fois dehors avec ses emplettes, il marqua une pause pour prendre trois grandes bouffées d’air frais.
Puis il plia la tente et la rangea dans le sac à dos, sous lequel il attacha le sac de couchage. Il se harnacha, ajusta les sangles. Et il continua de longer la route vers le nord jusqu’à ce qu’il trouve un sentier qui s’enfonçait dans les bois.
Le sentier, moussu et envahi de végétation, allait dans la bonne direction. Howard s’enfonça dans la réserve pendant vingt minutes, après quoi l’obscurité le força à s’arrêter.
Il planta sa tente sur un sol pierreux et ajusta l’auvent en nylon tandis que le jour s’enfuyait. Enfin, il jeta son sac de couchage à l’intérieur et rampa à sa suite.
Ça allait cailler. Le temps risquait même de tourner à la neige si la couverture nuageuse s’épaississait. Il se rappela les premières neiges à New York, les petits flocons friables, les flaques changées en banquises miniatures, les feuilles mortes qui craquaient comme du papier trop sec.
Il avait pris le premier sac de couchage qui lui était tombé sous la main et il avait eu de la chance : un modèle pour l’hiver, chaud, confortable. Épuisé, il s’endormit avant la nuit.
Le rêve vint comme depuis des semaines. Le rêve, ou plutôt l’image récurrente qui s’insinuait dans son sommeil.
L’image peu familière d’un oncle émacié, translucide, nu, l’épine dorsale apparente sous la peau mince et tendue.
Dans le rêve, Stern était lié ou relié à un œuf de lumière de la taille d’un homme, qui évoquait une explosion atomique capturée par chronophotographie au moment où l’onde de choc commence à s’étendre, quelques nanosecondes avant que ne s’abatte la destruction. Son oncle retenait cette explosion, ou elle le retenait, ou les deux. Inexplicable. Alors il tourna la tête vers Howard. Son visage amaigri semblait antique, ridé sous une barbe en bataille, et son expression un mélange de douleur et de préoccupation extrêmes.
Stern, voulut dire Howard. Je suis là.
Mais aucun son ne sortit de sa gorge, et rien ne transparut sur les traits torturés du prisonnier.
Stern avait coutume de parler du maya, un mot hindou : le monde est une illusion, la réalité un voile trompeur.
— Tu dois regarder derrière le maya. C’est ton devoir de scientifique.
Le physicien y parvenait sans peine. Howard éprouvait beaucoup plus de difficultés.
L’été, une plage d’Atlantic City, des vacances en famille. Stern ramassa un caillou et le lui tendit.
— Tiens, regarde.
Un galet poli, de l’émeraude des ombres océanes, veiné de rouille. Chaud sur sa face exposée au soleil. Froid dans la paume qui l’accueillait.
— Il est joli, dit Howard sans réfléchir.
Stern secoua la tête.
— Oublie ça. Celui-ci est joli. Mais il te faut dégager son essence. Apprends à détester le particulier, Howard. À aimer le général. Ne dis pas « joli ». Regarde mieux. Gypse, calcite, quartz ? Telles sont les questions que tu dois te poser. « Joli », c’est le maya. « Joli », c’est la réponse de l’idiot.
Howard n’avait pas l’esprit aussi acéré. Il empocha la pierre. Il aimait sa couleur « particulière ». Sa froideur, sa chaleur.
Howard s’éveilla en sursaut.
Il comprit aussitôt que c’était le milieu de la nuit, bien avant l’aurore. Il se sentait essoufflé, affaibli par l’étreinte du sac de couchage. Il avait dormi sur le flanc, son bras gauche était engourdi. Un bout de chair inutile. Mais il se garda de bouger.
Quelque chose l’avait tiré du sommeil.
Enfant, il avait campé pendant une semaine dans les Smoky Mountains, avec ses parents. Il savait qu’une forêt n’a rien d’un endroit silencieux et que le moindre bruit bizarre risque d’éveiller un dormeur dans le noir. Aucune raison d’avoir peur : le seul danger venait des soldats, qui ne risquaient guère de courir les bois à une heure pareille.
Pourtant, il en avait des sueurs, la peur avait ouvert une brèche et s’était engouffrée en lui. Il scruta les ténèbres de la tente. Il ne voyait rien. N’entendait rien, sinon les feuilles qui bruissaient dans le vent. Les branches qui gémissaient. L’air lui glaçait les narines.
Ce n’est qu’un raton laveur ou un putois qui traverse les broussailles, songea-t-il.
Il s’étendit sur le dos et laissa le sang irriguer son bras mort. La douleur l’occuperait. Il ferma les yeux, les ouvrit, les referma. Le sommeil, soudain plus proche qu’il ne l’aurait cru, agissait sur son angoisse comme un tranquillisant. Il prit une profonde inspiration qui se changea en bâillement.
Il rouvrit les yeux une dernière fois pour se rassurer, et vit la lumière.
Diffuse au début, elle projetait l’ombre des arbres sur la toile ; puis elle brilla davantage. Le soleil, se dit-il dans son hébétude. Ce doit être l’aube.
Mais les arbres silhouettés sur le toit d’étoffe défilaient trop vite. On aurait dit des soldats à la parade. La lumière, ou sa source, se déplaçait dans la forêt.
Il chercha ses lunettes. Sans elles, il était aveugle. Il se rappelait les avoir repliées et posées sur le tapis de sol – mais de quel côté ? Vague souvenir, il somnolait déjà. Il balaya le sol d’une main tremblante. Et s’il les avait écrasées dans son sommeil ? S’il les avait cassées ?
Il effleura enfin une monture froide et fragile comme de la porcelaine et la chaussa si vite qu’il manqua s’éborgner.
La lumière brillait de plus en plus.
Une lanterne, se dit-il. Il y a quelqu’un dehors. La tente était orange vif. On allait la voir. On l’avait peut-être déjà vue. Il descendit la fermeture à glissière de son sac de couchage jusqu’en bas, histoire d’être libre de ses mouvements quand ils viendraient. Quels qu’ils soient.
La fermeture gronda dans le silence. Howard s’extirpa du sac et se tapit, prêt à bondir, dans l’angle de la tente, où le rabat s’ouvrait sur le froid de la nuit.
Les ombres atteignirent leur zénith, puis s’allongèrent ; la lumière décrut peu à peu et finit par disparaître.