Le conseil municipal ne débattit guère de l’édification du laboratoire. Les équipes et leurs engins remontaient, de nuit, la nationale et abordaient le site par l’ouest en suivant une ancienne route de bûcherons. On avait cru que la population bénéficierait de retombées en matière d’emploi, mais l’espoir s’éteignit. Le personnel arriva en camion, aussi discrètement que les blocs de béton et les parpaings ; il y eut du travail, temporaire, pour les gens du cru, grâce à la pose de grosses canalisations d’eau et de lignes électriques à haute tension. Une fois le complexe devenu opérationnel – pour Dieu sait quelles recherches clandestines –, les employés restèrent à l’écart. Ils étaient logés – ou parqués – dans une caserne, effectuaient leurs achats dans une coopérative militaire. S’ils venaient quelquefois à Two Rivers par groupes de deux ou trois pour organiser des parties de pêche, boire un verre dans un bar ou voir un film au complexe multisalles de la galerie marchande, en règle générale ils évitaient tout contact.
Dexter Graham, un professeur d’histoire au lycée John Fitzgerald Kennedy, fut l’un des rares à manifester une quelconque curiosité envers ces installations dont il expliqua à sa fiancée, Evelyn Woodward, qu’elles n’avaient aucun sens.
— Consacrer des fonds à la défense nationale, c’est de l’histoire ancienne. Si tu lis les journaux, tous les budgets de recherche militaire subissent des coupes sombres. Et nous voilà avec notre petit projet Manhattan. Comme si la bombe atomique restait à inventer.
Evelyn tenait une pension de famille en bordure du lac, dans un paysage qui, vu des baies vitrées du premier étage, prenait des allures de carte postale. Dex s’était éclipsé de sa réunion pédagogique du vendredi afin de la rejoindre pour ce qu’elle appelait le « goûter coquin ». Ils en savouraient les effets – le lit frais, les rideaux ondoyant dans les longs soupirs d’un air empreint d’une fragrance de pin. Evelyn avait abordé le sujet du laboratoire car son nouveau pensionnaire, un jeune homme du nom d’Howard Poole, y travaillait.
— Étonnant, dit Dex en prenant une pose alanguie sous le drap de coton. Il s’est échappé du camp ? Je n’ai jamais entendu parler d’un employé qui habite en ville.
— Tu es d’un cynisme ! rétorqua Evelyn. Selon lui, ils ont trop de personnel pour les logements disponibles en ce moment. Il a dû perdre au petit jeu des chaises musicales. De toute façon c’est provisoire, l’affaire d’une semaine. Et puis il voulait visiter la ville.
— Quelle admirable curiosité !
Vaguement agacée, elle s’assit sur son séant et tendit la main vers son collant. Le pessimisme de Dex commençait à lui porter sur les nerfs. À quarante ans, il raisonnait déjà comme le concierge de son lycée, un édenté toujours à vitupérer contre « le gouvernement ».
Elle craignait qu’il ne gâche le dîner d’Howard Poole. Elle espérait que non. Elle aimait bien ce jeune homme timide, vulnérable. Son accent new-yorkais la charmait. Il devait venir du Bronx ou de Queens – deux endroits qu’Evelyn, qui n’avait jamais dépassé l’est de Détroit, ne connaissait que par ses lectures.
Elle s’habilla et descendit à la cuisine afin de préparer la salade et le coq au vin pour ses convives, Dex, Howard et une certaine Mme Friedel, arrivée de Californie. Ce faisant, elle fredonnait un petit air, distraite, le corps encore alangui de ce qui s’était passé dans la chambre. Des rayons de soleil rampaient sur le sol de lino et la planche à découper.
Le repas se passa mieux que prévu. Mme Friedel l’anima d’une voix douce, évoquant sa traversée du pays, et le plaisir que son défunt mari y aurait pris. Le coq au vin mit tout le monde de bonne humeur, mais le temps devait aussi y être pour beaucoup : un beau crépuscule de printemps, la première soirée clémente de l’année. Howard Poole, assis en face d’Evelyn, souriait souvent sans mot dire. Il grignotait, plus gourmet que gourmand. Les couleurs vives du couchant que laissait entrer la fenêtre se reflétaient sur les ovales jumeaux de ses lunettes, voilant son regard.
Dex attendit le cake à la cannelle pour aborder le sujet tabou.
— Il m’a semblé comprendre que vous travailliez à l’usine d’armement, Howard.
Evelyn se crispa. Mais Howard resta impassible, haussant ses maigres épaules.
— Je ne l’ai jamais envisagé sous cet angle, monsieur Graham.
— Les journaux disent « un laboratoire gouvernemental ».
— Oui.
— Qu’est-ce qu’on y fait, au juste ?
— Je viens d’arriver. Je ne peux pas vous répondre.
— Autrement dit, c’est un secret ?
— Autrement dit, j’aimerais être au courant.
Evelyn décocha en catimini un coup de pied à son amant et demanda à la ronde d’une voix pimpante :
— Du café ?
— Volontiers, répondit Howard.
Dex sourit et hocha la tête.
Curieusement, Mme Friedel voulait partir sitôt le dîner fini. Evelyn ne put se retenir, tout en calculant la note, de lui faire part de son inquiétude.
— Vous allez rouler de nuit ?
— En temps normal je m’abstiendrais, lui confia la veuve. Et je ne crois pas aux prémonitions – vraiment. Mais celle-là m’a secouée. Je me suis octroyé une sieste cet après-midi. Et Ben m’a parlé. En rêve.
— Votre mari ?
— Oui. Il m’a dit de boucler mes valises. Il n’avait pas l’air contrarié, juste soucieux. (Mme Friedel rougit.) Je sais ce que vous pensez. Je ne suis pas folle, mademoiselle Woodward – inutile de me dévisager.
Au tour d’Evelyn de rougir.
— Oh, non. Je vous en prie, madame Friedel. Il faut suivre son instinct, je l’ai toujours dit.
Pourtant, elle avait une drôle d’impression.
La vaisselle terminée, Evelyn alla comme chaque soir se promener avec Dex.
Ils traversèrent Beacon Road pour gagner la rive du lac. Des moucherons voltigeaient sous les réverbères, mais ce n’était pas encore la saison des moustiques. La brise était douce, le fond de l’air à peine frais.
— Quand on sera mariés, je compte sur toi pour laisser les pensionnaires en paix, dit-elle.
Dex saisit le message et prit une expression contrite.
— Bien sûr. Loin de moi l’idée de le vexer.
En son for intérieur, elle reconnaissait que le pire avait été évité. Mais elle redoutait l’obstination de Dex, le chagrin qu’il portait en lui.
— J’ai bien vu que tu te retenais.
— Howard est sympa, dans le genre petit génie. La proie idéale du chasseur de têtes. Il ignore peut-être tout du labo.
— Et s’il ne s’y passait rien ? Enfin, rien de grave.
— Possible.
— En tout cas, je suis sûre que c’est sans danger.
— Oui, comme Tchernobyl. Jusqu’à ce que ça pète.
— Merde, ce que tu es parano !
Il s’esclaffa à la vue de son air consterné ; une seconde plus tard, elle riait aussi. Puis ils longèrent en silence la rive du Merced.
Sous les étoiles, des vaguelettes léchaient les pontons. Sur le chemin du retour, Evelyn frémit, boutonna son cardigan.
— Tu restes, ce soir ? demanda-t-elle.
— Si tu veux.
— Bien sûr que oui.
Dex passa un bras autour de sa taille.
Par la suite, il repenserait à sa remarque sur Tchernobyl.
Une prémonition, comme celle de Mme Friedel ? Une sensation subliminale qui échappait à l’esprit conscient ?
Routarde, la chatte tigrée d’Evelyn, avait tourné en rond dans la chambre toute la soirée jusqu’à ce que sa maîtresse, perdant patience, la laisse sortir. Et si l’animal avait perçu de faibles radiations qui franchissaient les eaux noires ?