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Howard attendit une éternité de quatre ou cinq minutes. La forêt avait retrouvé son obscurité. Lunettes ou non, il ne distinguait plus ses mains devant sa figure.

Il prit une profonde inspiration et sortit en rampant.

Les jambes flageolantes, il réussit pourtant à se lever.

Il discernait les silhouettes des arbres contre un fond de ciel nuageux que Two Rivers éclairait faiblement. Il n’y avait rien de menaçant dans les parages – du moins rien de visible. Aucun signe de passage, exception faite d’une odeur étrange, âcre, vite dissipée. Une brume montait du sol dans l’air glacé.

Sentant sa vessie gonflée, il tituba sur une dizaine de pas pour aller se soulager contre un tronc d’arbre. Merde, qu’est-ce qui s’était passé ? Qu’est-ce qu’il avait vu ? Une lanterne, une torche électrique, les phares d’une voiture ? Il aurait dû entendre du bruit, des pas… Mais non. Rien. Bon, se dit-il, après tout, on voit de drôles de trucs dans les bois. Des feux follets. La foudre. Et alors ? Ça avait passé son chemin. L’important était là. Et personne n’avait repéré sa tente.

Enfin, il l’espérait. Comme il n’y pouvait rien, il devait dormir, si possible. Demain, il ne moisirait pas dans le coin.

La lumière qui se mit à danser à la cime des pins brisa ce calme retrouvé.

Il se sentit un peu moins menacé, cette fois, parce qu’il pouvait voir ce qui se passait. Caché derrière un jeune érable, il regarda la lueur s’élever dans un bosquet embrumé, à trente mètres de là.

Le plus étrange, c’était le silence – comment déplacer un projecteur dans les bois sans agiter les broussailles ? – et la régularité du mouvement : un vol plané qui jetait entre les arbres des ombres gigantesques.

Howard s’accroupit dans l’obscurité, une main à terre pour assurer ses appuis. À présent il était détaché, concentré. Sa peur avait pratiquement disparu.

La lumière approchait. Là, se dit-il. Elle va contourner la crête, je vais la voir…

Et il la vit, et elle l’emplit de crainte et de respect, et il haleta bien malgré lui.

Aucune source. Elle naissait d’elle-même. Elle n’était pas onde mais substance. Elle mesurait trois ou quatre mètres de haut. Un éclat presque trop vif pour l’œil, mais il pouvait, devait observer. Sa forme ténue évoquait une silhouette humaine – une tête, des bras, un torse, des jambes s’entrelaçaient tels des filets de fumée, se dissipaient, réapparaissaient. Des veines colorées battaient.

Elle approchait. Il ne la voyait pas mieux, pourtant. Les contours se fondaient dans la brume. Une forme vague. Flamme, elle se déplaçait, elle avançait, avançait, plus près, tout près, elle allait le brûler.

Elle s’immobilisa à quelques pas.

Aveugle, elle le regardait, il le savait. Elle le considérait à l’aune d’une intelligence complexe et glacée qui le baigna et l’emplit telle une marée d’hiver avant de refluer en le laissant échoué, coquille vide, sur la plage de la nuit.

Puis elle reprit sa route. Elle le frôla, étoffe portée par le vent, et disparut derrière une coupe d’arbres.

Howard resta sans bouger. D’autres lueurs, non loin de là, tissaient une forêt jumelle d’ombres fugaces. Le bois était peuplé de ces choses qui l’arpentaient dans toute leur majesté. Mon Dieu ! songea Howard. Le besoin de prier le saisit et ne le lâcha plus. Mon Dieu, mon Dieu !

Il regarda passer chacune de ces lueurs nébuleuses, et les ténèbres redescendre une fois la dernière disparue au loin.

Alors il se redressa tant bien que mal, dans un concert d’articulations maltraitées.

La bise le glaçait jusqu’aux os, mais chassait les nuages. Le ciel, à l’est, était d’encre bleue. L’aube, songea Howard. Cette étoile brillante, ce doit être Vénus.

Il regagna sa tente d’un pas mal assuré, sans éprouver d’autre émotion que la gratitude d’avoir survécu.

Il se réveilla des heures plus tard, sous le soleil orange qui filtrait au travers du nylon, le corps à vif, les idées fragiles et fugitives.

C’est le moment de cogiter en scientifique, se dit-il. De trouver le cœur du problème.

Ou de reprendre la marche. Dépasser le laboratoire en ruine, s’enfoncer dans la forêt, plein sud, vers Détroit ou la ville mutante qui en tenait lieu ; marcher jusqu’à trouver une communauté dans laquelle se fondre, ou jusqu’à en crever. Le destin choisirait.

La question fondamentale, d’une telle ampleur qu’elle dépassait l’entendement, était simple : pourquoi ? Two Rivers voyait se succéder des événements cruciaux, et accablants. Tous liés, sans doute. Participant d’un enchaînement causal restant à cerner. La ville avait été, à l’évidence, prise dans un courant temporel inimaginable : pourquoi ? Elle avait dérivé vers un monde de croisades perverses et de technologies archaïques : pourquoi ? Pourquoi aboutir ici ? Et ces formes, dans la forêt ?

Quelle suite logique trouver à tous ces éléments ?

Il roula sa tente, ramassa son sac et suivit le sentier qui se dévidait vers l’est.

Le soleil chassait les nuages derrière un voile de brume. Howard traversa un ruisseau à gué ; l’eau coulait, cristalline, sur des débris de granit. Il aurait aimé avoir des pensées aussi lucides. Ses provisions épuisées, il se sentait affamé, étourdi.

Il trouvait normal de pousser vers les ruines du labo en passant par les friches de l’ancienne réserve – du mystère à la révélation. Peut-être. À la fin.

La nuit dernière, les bois lui paraissaient hantés. L’éclat du jour rendait ce souvenir ridicule. Pourtant, il y avait une présence dans les environs ; on la sentait, sans jamais la voir. Comme une possession bénéfique. Il sentait son oncle près de lui : Stern en guise d’esprit tutélaire. Ça manquait de rigueur scientifique. Mais l’impression subsistait.

La forêt se clairsemait. Il poussa avec prudence jusqu’à la route des bûcherons ; élargie par le passage des véhicules de l’armée, elle reliait le labo à la nationale. Il attendit. Un camion le frôla dans le fracas de son moteur primitif. Alors Howard traversa, en enjambant les ornières creusées dans la terre meuble, et suivit ce sentier, à couvert derrière les jeunes pins.

Il atteignit l’escarpement d’où, une éternité auparavant, il avait regardé Haldane et son équipe franchir une frontière d’azur. Un autre sentier, perpendiculaire, semblait mener un peu plus loin sur la crête, et il l’emprunta. Des ronciers. Des pinèdes. Il s’élevait peu à peu, suant à grosses gouttes sous son anorak. L’après-midi commençait, et le soleil tapait dur.

Il parvint sur la crête. En contrebas, sur un terrain plat, s’étendait son objectif. Se sentant exposé, il se débarrassa de son sac, qu’il posa contre un tronc d’arbre, et s’allongea à plat ventre près du surplomb qui dominait un éboulis rocheux piqué d’herbes folles.

Les bâtiments, toujours enclos sous ce dôme iridescent, ressemblaient au souvenir qu’il en gardait depuis le printemps – sauf le bunker central, qui ne crachait plus de fumée. La lueur bleutée gelait le complexe. L’orme solitaire posté près de la résidence du personnel conservait toutes ses feuilles. La brise soufflait, sur cette butte ; l’arbre, lui, ne bougeait pas.

Les signes d’activité humaine restaient circonscrits aux abords de ce périmètre. Visiblement, l’armée s’intéressait à « l’usine d’armement », comme disait Dex. On comprenait vite le rôle crucial du labo dans ces étranges événements. Et cette taie lumineuse ne pouvait que retenir l’attention. Les soldats avaient dressé des barbelés, érigé des tentes et deux hangars en tôle. Howard jugea saisissant le contraste entre l’intérieur du dôme, immaculé, et l’extérieur : herbe piétinée, boue, fossés transformés en latrines, montagnes d’ordures.