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— Plus que correct, à l’évidence. Je vous présente mes excuses, censeur. Asseyez-vous, je vous prie, et dites-moi en quoi je puis vous être utile ce matin.

Le censeur lui adressa un sourire qui éveilla aussitôt ses soupçons.

— Oh, de bien des façons.

Cile rapporta du café.

— Votre travail consiste en la séparation de l’uranium, dit M. Bisonette en consultant une liasse de papiers qu’il avait tirée d’une mallette en cuir. Plus spécifiquement, l’isolation d’un isotope, l’uranium 235, du minerai brut.

— Tout juste. (Le café de Cile était brûlant, épais, presque turc. Un bon tonifiant contre ce froid. S’il en buvait trop, il aurait des palpitations.) À la longue nous espérons parvenir à une division nucléique en cascade de l’atome par la libération des neutrons. Pour ce faire… (Il jeta un coup d’œil vers Bisonette et s’interrompit. Le censeur le dévisageait avec un mépris blasé.) Je suis navré. Poursuivez, je vous prie.

Cela s’annonçait mal.

— Vous étudiez trois méthodes de purification, reprit Bisonette. Diffusion des gaz, décantation électromagnétique et centrifugation.

— C’est la fonction de ces divers bâtiments, censeur. Si vous souhaitez inspecter les…

— Décantation et centrifugation doivent être abandonnées. La diffusion continuera, au prix de certaines améliorations. On vous enverra des plans et des instructions.

Fabrikant en resta sans voix.

— Vous avez des objections ? demanda Bisonette d’un ton léger.

— Seigneur ! Des objections ? Qui a pris cette décision ?

— L’Office des affaires militaires. Avec l’accord et l’approbation du Bureau de la convenance.

Fabrikant ne put masquer son indignation.

— Il fallait me consulter ! Je ne veux pas vous offenser, censeur, mais c’est absurde ! Suivre trois pistes à la fois permet de déterminer laquelle est la plus efficace. Nous ne le savons pas encore ! La diffusion est prometteuse, je l’admets, mais des problèmes subsistent – d’énormes problèmes. Les barrières de diffusion, pour prendre un exemple évident. Nous étudions les mailles de nickel, mais la difficulté…

— Les tubes barrière sont en cours de production. Vous les aurez d’ici décembre. Le détail figure dans ces documents.

Fabrikant ouvrit la bouche, la referma. En cours de production ! Déjà ? D’où venaient les connaissances ?

C’est alors que les implications lui apparurent.

— Il y a un autre projet. C’est cela, n’est-ce pas ? En avance sur nous. Ils ont obtenu un enrichissement utilisable.

— En quelque sorte, dit M. Bisonette. Mais nous avons besoin de votre coopération.

Bien sûr. Les gens du Bureau avaient dû financer leur propre programme. Les hypocrites ! La redondance en temps de guerre. Seigneur, quel gaspillage !

En outre, dut-il s’avouer, j’ai honte qu’on m’ait coiffé sur le poteau, qu’un autre ait résolu le problème avant moi.

Il baissa les yeux sur sa tasse, toute envie de café tarie.

— La bombe, disait Bisonette. Vous avez une ébauche ?

Fabrikant s’efforça de retrouver son calme. Pourquoi les proctors s’ingéniaient-ils toujours à vous dépouiller de votre dignité ?

— D’une sorte de canon nucléique, oui. C’est prématuré, mais, en somme, un explosif conventionnel rend compact l’uranium purifié…

— Regardez.

Bisonette lui tendit une vue en coupe d’un dispositif que Fabrikant prit pour un ballon de football.

— L’enveloppe contient des charges explosives, reprit le censeur. Le cœur est une sphère de plutonium creuse. Je n’ai rien d’un théoricien, monsieur Fabrikant, mais ces papiers vous expliqueront le nécessaire.

Fabrikant scruta le dessin.

— Les tolérances…

— Devront être d’une grande précision, dit Bisonette.

— À tout le moins ! Vous pouvez l’obtenir ?

— Non. Mais vous, vous le pouvez.

— Il n’y a eu aucun essai !

— Cela marchera.

— Comment le savez-vous ?

Le censeur se fendit d’un autre de ses sourires en coin.

— C’est notre secret.

Fabrikant le croyait sans restriction.

Hébété, paralysé, il resta assis dans son bureau après le départ de Bisonette.

On l’avait rendu inutile en l’espace de… combien ? une heure ?

Pis encore, l’affaire prenait une tournure trop réelle. Ces plans apportaient la preuve que le projet se poursuivrait ; la certitude du censeur était indéniable. Une fois l’atome divisé, le feu brûlerait.

Fabrikant, qui n’avait rien d’un croyant conventionnel, en frissonna.

Ils allaient fendre le cœur de la matière, et le résultat, le seul résultat possible, c’était la destruction. Les théologiens évoquaient le mysterium conjuctionis, le mystère de l’union : en Sophia Achamoth, l’union de l’homme et de la femme, l’androgynie idéale ; dans la nature, l’union de la particule et de l’onde, la fonction d’onde ; et l’équilibre des forces à l’intérieur de l’atome. Un équilibre que Fabrikant, démiurge malsain, s’apprêtait à rompre. Et des villes seraient détruites, voire des mondes.

Il pensa éprouver le sentiment d’Adam emprisonné dans un corps mortel par les Archontes. Devant lui, sur sa table de travail, son Arbre.

Sa ramure est l’ombre de la mort, sa sève l’onction du mal et son fruit le désir de mort.

Il se souvint de sa dernière question au censeur.

— Jusqu’où cela va-t-il ? A-t-on essayé la bombe ?

— À charge pour vous de la construire. Quant aux essais, nous nous en chargerons.

7

— Jusqu’au printemps, dit le censeur Bisonette. Pacifier la ville jusqu’au printemps. Nous pouvons compter sur vous ?

La question frisait l’insulte. Symeon Demarch considéra le téléphone d’un air revêche.

C’était l’appareil d’Evelyn Woodward, enfin relié au monde extérieur par le biais du transformateur d’impédance que le génie militaire avait installé : plus de radiotéléphones. Mais le combiné, rose, d’une courbure obscène, lui semblait étrange dans sa main. On aurait dit de la bakélite, en moins massif. Le génie militaire parlait d’un matériau synthétique à base de pétrole.

— La ville est déjà pacifiée. Et ce depuis des mois. Je ne prévois aucun problème tant que la milice coopérera.

— Elle coopérera, dit la voix lointaine et métallique. Le brigadier-chef Trebach n’est pas en mesure de discuter les ordres du Bureau.

— Il y paraît pourtant disposé.

— Il sera maté. Le poids du Bureau va bientôt s’abattre sur ses épaules. Le brigadier-chef n’a pas mené une vie sans tache.

— Si vous le menacez, il me le reprochera. C’est moi qui suis sur le terrain.

— Sans doute. Mais nous lui dirons aussi que vous avez reçu l’ordre de nous rapporter toute obstruction. Voilà qui devrait le remettre au pas. On ne lui demande pas de vous aimer, lieutenant.

— Entendu. Et la Branche idéologique ? L’attaché ordinal s’est plaint.

— Delafleur ? Un idiot pompeux. Une puce. Laissez-le se plaindre.

— La Branche idéologique…

— Est sous notre contrôle, dit le censeur. Je leur donne ce qu’ils veulent.

— Ce que veut Delafleur, c’est détruire la ville.

— Impossible. Pour l’instant.

— Pas avant le printemps ?