— Ne sois pas en colère contre lui, dit-elle.
Comme si la colère avait quoi que ce soit à y voir.
— Je veux juste le comprendre.
— Il n’est pas dangereux.
— Tu le défends. Noble intention. Mais tu te trompes, Evelyn. Je ne veux pas le tuer. Je dois maintenir la paix.
— S’il viole la loi ? Le couvre-feu ?
— Voilà ce que je veux éviter.
— Tu ne peux pas lui faire peur.
— Selon toi, il est stupide ?
Elle éteignit la lumière. La température extérieure était tombée au point que des doigts de gel s’accrochaient à la vitre et, dans la lueur du réverbère de la rue, se dessinaient sur le mur opposé en un filigrane d’ombres.
— Ce n’est pas son genre. Il m’a raconté une histoire…
— Sur lui ?
— Comme s’il parlait de quelqu’un d’autre. Il m’a dit : Imagine un homme, avec une femme et un fils. Cet homme surveille toujours ce qu’il dit ou ce qu’il fait, de peur qu’il n’arrive du mal à sa famille, qu’il aime par-dessus tout. Un jour où cet homme est absent, sa maison brûle, et il perd sa femme et son fils.
— Il a perdu sa femme et son fils dans un incendie ?
— Oui. Mais là n’est pas la question. Il m’a dit que c’est le pire qui puisse arriver à cet homme – la perte de toutes ses raisons de vivre. Et il y survit, d’une façon ou d’une autre. Il continue à vivre. Et puis l’homme remarque un truc étrange : plus rien ne peut l’atteindre. Qu’est-ce qu’il y a de pire ? La mort ? Il l’accueillerait à bras ouverts. Le chômage ? Rien de plus banal. Alors il cesse de dissimuler ses opinions. Il dit la vérité. Il a des problèmes, mais il ne redoute plus aucune menace, aucune angoisse. Il avait peur de l’avion, il passait le vol les mains crispées sur les accoudoirs. Maintenant, il s’en fiche. S’il meurt, eh bien, sa femme et son fils l’ont précédé. Ils sont peut-être là-bas, à l’attendre. (Elle frissonna.) Tu comprends ? Il est devenu courageux presque par accident. Il en a pris l’habitude.
— C’est une histoire vraie ? Et c’est l’impression qu’il te donnait ?
— L’eau a coulé sous les ponts. Il est moins à vif. En tout cas, oui, c’est l’impression que Dex me donnait.
Courageux, conclut Demarch, mais inoffensif. Sans rien à perdre, on n’a rien à défendre.
Plus tard, sur le point de s’endormir, Evelyn reprit la parole :
— Il y a de plus en plus de soldats. Il en est encore passé un camion aujourd’hui.
Demarch, gagné par le sommeil lui aussi, hocha la tête. Il pensait à Dorothéa. Au petit visage de Christof, à ses yeux brillants comme de la porcelaine.
— Symeon ? Il va arriver malheur à la ville ? Tout à l’heure, au téléphone, tu disais…
— Chut. Ce n’était rien.
— Je ne veux pas qu’il arrive malheur.
— Il ne t’arrivera rien, dit le lieutenant. Je te le promets. Dors, maintenant.
Au matin, tout était blanc. En allant vers sa voiture, Demarch entendit ses bottes crisser sur les dalles gelées. Des paquets de neige tombaient des branches alors qu’il gagnait le centre de la ville, où le démantèlement de Two Rivers avait déjà commencé.
8
La fin de l’automne apporta son lot d’incertitudes à Two Rivers.
La matinée était souvent polaire, l’après-midi nuageux, ou d’un azur cristallin sur lequel se détachait la fumée des feux de bois. Dans les files d’attente, les femmes portaient des vestes fourrées ou de gros manteaux ; les hommes marchaient courbés, le capuchon de leur parka rabattu ou la casquette enfoncée jusqu’aux oreilles. Nul ne traînait dans les rues.
Les temps changent, murmurait-on.
À présent, tous les jours, entre 7 et 8 heures du matin, deux ou trois des camions kaki de la milice entraient en ville, annoncés par les signaux de fumée de leurs pots d’échappement rouillés. Une fois chaque véhicule garé – souvent devant un magasin ou un entrepôt –, les six ou huit soldats qu’il amenait s’étiraient, descendaient par l’arrière en frissonnant et investissaient le bâtiment. Là, ils mettaient des articles dans des cartons qu’ils étiquetaient et entassaient pour ensuite les charger dans le camion.
Ils prélevaient tout à l’unité : un grille-pain, une télé, un magnétoscope. Chaque modèle d’ordinateur personnel ou de bureau. Rien n’échappait à cet inventaire, ni les chaises, ni le cirage, ni les stores, mais on prêtait une attention particulière aux technologies de pointe, surtout aux appareils comportant une mémoire ou une micropuce.
Calvin Shepperd, ex-pilote privé, et citoyen attentif qui accomplissait tous les jours le trajet jusqu’au dépôt de nourriture pour épargner cette indignité à sa femme, avait la nette impression que les soldats emportaient tous ces objets dans un musée gargantuesque… un musée des idées et des dispositifs, une arche de Noé des nouveautés.
C’était, à son avis, du pillage organisé, et il faudrait du temps pour le mener à bien, mais la tâche se terminerait un jour. Une fois la ville cataloguée, ses trésors répertoriés et entreposés… mystère. Il ne savait pas ce qui se passerait. Mais cette perspective l’emplissait de terreur.
Par un matin glacial, alors que la fin de l’année approchait, Linneth Stone donna à Dex Graham une carte roulée dans un tube cartonné.
Il plaqua le document sur le Formica écaillé d’une table du restaurant Tucker qui avait rouvert à la mi-octobre avec la permission du Bureau. Au menu, des œufs, du fromage, du pain, du café, du lait en poudre reconstitué, et une espèce de steak haché que tout le monde avait appris à fuir. Cependant, le moral de la population était remonté. Selon Dex, c’était le but recherché.
La neige tombée la nuit précédente faisait du petit déjeuner une affaire strictement familiale. Dex et Linneth étaient seuls dans la salle. Linneth s’était déguisée à l’aide d’un chemisier ordinaire et d’une jupe modeste, mais Dex trouvait bizarre de la voir ici, tant elle paraissait déplacée sur une banquette en vinyle. Il essaya d’imaginer quel décor lui conviendrait. Un endroit plus digne. Un tapis, pas un lino décollé. Des nappes, pas du Formica.
Il prit la salière, la poivrière et le sucrier verseur pour fixer trois coins du rouleau. Puis il inspira, avant de poser son premier regard sur le monde nouveau.
La carte l’étonna, même s’il avait prévu une bonne part de ce qu’il voyait. La surprise venait en fait de l’évidence. Le miraculeux à l’encre bleue et en petits caractères.
Linneth le laissa scruter tout son soûl avant de lui rappeler sa présence.
— Dites-moi ce qui vous frappe.
Il rassembla ses pensées.
— L’Est est plus peuplé que l’Ouest.
— Oui, il a été conquis par des colons anglais et français. Ils y ont établi des villes : Boston, Montmagny, Montréal, Manhattan. Les colonies ont déclaré leur indépendance durant la guerre de Bretagne. La République est l’union des quinze provinces de l’Est. Elle s’est étendue vers l’ouest à mesure que les indigènes étaient tués ou déplacés. Une grande part du Far West est encore vierge.
Il suivit du doigt le serpent bleu du Mississippi, des Mille Lacs jusqu’à La Nouvelle-Orléans. À l’ouest de cette ligne, un damier de plaines et de montagnes divisées en provinces : Athabasca, Beauséjour, Sioux, Colorado, Nahanni, Kootenay, Platte, et la Sierra Blanca qui s’étendait de la mer de Beaufort à la Nouvelle-Espagne. Celle-ci correspondait plus ou moins au Mexique, mais remontait le long de la côte Ouest jusqu’à ce qui aurait été le sud de l’Oregon. Pas trace du Canada. La République régnait sans partage au nord du quarantième parallèle.