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— Les territoires espagnols sont disputés. La guerre.

— La densité paraît moindre. (Les villes étaient rares, de l’océan qui s’appelait ailleurs le Pacifique jusqu’aux Grands Lacs.) Combien d’habitants sur le globe ?

Elle fronça les sourcils.

— Je me rappelle avoir vu l’estimation. Deux milliards ?

— Il y en avait presque six là d’où je viens.

— Ah ? Je me demande bien pourquoi.

— Aucune idée. On parle la même langue, ou presque, et certains noms me sont familiers. Nos deux histoires doivent se ressembler. Si elles ont une structure en arbre – une branche partant vers la gauche, l’autre vers la droite –, ça pourrait nous servir de savoir où elles ont divergé.

Linneth parut réfléchir à cette idée sans doute nouvelle. Elle ne connaissait pas Star Trek, où un « monde parallèle », c’est un endroit où Spock a la barbe.

— Si les histoires ont « divergé », comme vous dites, cela a dû se produire il y a longtemps. Les religions diffèrent.

— Mais des similitudes existent. Le christianisme domine dans les deux cas, malgré de nombreuses nuances de détail.

— Des nuances considérables. Avant le Calvaire ?

— Ou peu après. Au Ier siècle, au IIe. Avant Constantin. Avant la conversion des Romains.

Linneth cilla.

— Ils n’ont jamais eu d’empereurs chrétiens.

Charlie Tucker leur servit deux assiettes de pain et de fromage que Dex troqua contre une poignée de coupons. Le restaurateur dévisagea Linneth d’un air soucieux. Il avait dû percevoir son accent.

Elle grignota un morceau de fromage en attendant que Charlie reparte d’un pas lent derrière sa caisse.

— Certaines Apologies s’adressaient aux Antonins. Les œcuménistes traitent Clément comme un païen érudit. Mais aucun empereur romain n’a embrassé la Croix. C’est une notion singulière. Voilà peut-être le point de divergence – vos empereurs chrétiens.

— Peut-être. (Dex y réfléchissait, lorsque la raison de la présence de Linneth lui revint en mémoire.) C’est pour votre dossier ?

— Je ne suis pas historienne. De toute façon, les proctors ont vidé vos bibliothèques. Ils peuvent le découvrir seuls. De plus, ajouta-t-elle après une courte pause, je n’oserais pas les conseiller en matière de religion. Tout ceci serait blasphème s’il ne s’agissait de recherches.

— Je suis désolé. Je ne sais jamais quand je m’adresse à une personne et quand je réponds au Bureau.

— Je devrais avoir deux casquettes, alors ? Une quand je suis moi-même, et une quand je suis un agent d’État ?

— Vous portez laquelle, en ce moment ?

— Oh, la mienne. Ma propre casquette.

— Vous avez l’avantage, quelle que soit la casquette. Vous connaissez mon histoire…

— Très peu, au vrai. Ce que j’ai appris auprès de vous et dans la documentation publique. Les manuels ont disparu depuis des mois.

— N’empêche, vous en savez plus sur mon histoire que je n’en sais sur la vôtre.

Elle ouvrit sa mallette en box.

— Je vous ai apporté ceci. Je l’ai emprunté à un milicien. C’était pour sa fille, mais il le lisait. Il s’agit de littérature enfantine, je le crains, mais je n’ai pas pu me procurer mieux dans un délai aussi bref.

Le livre était une édition in-douze, reliée, au titre inscrit à la feuille d’or :

LES ÉVÉNEMENTS HISTORIQUES ILLUSTRÉS, DE LA CRÉATION AUX JOURS PRÉSENTS

Il en émanait une odeur âcre de toile mouillée. Dex le prit des mains de Linneth sans un mot.

— Vous pourrez vous faire une idée approximative, mais je ne saurais juger des détails.

Il la fixa droit dans les yeux. Il se demandait ce que représentait cet acte – promesse tenue, offre stratégique, ou simple gentillesse ? Son visage presque parfait, au regard limpide, n’était que rondeur, générosité, sérénité. Et réserve. Un pas en avant, un pas en arrière. Rien d’étonnant, en de telles circonstances, mais…

— J’aimerais un livre en échange, dit-elle.

— Lequel ?

— Un des vôtres. J’ai examiné votre bibliothèque lorsque les proctors m’ont amenée chez vous. Vous lisez. Mais je ne veux pas de livre d’histoire. Plutôt une œuvre littéraire. Que vous aimez. Je pense que cela pourrait se révéler instructif.

— Quelle casquette ?

L’espace d’un instant, elle eut l’air vexée.

— Ma casquette.

Il trimbalait depuis un mois son exemplaire écorné des Aventures de Huckleberry Finn. Il rechignait à s’en séparer, mais il le sortit de la poche de sa veste et le lui tendit.

— Ce texte a plus d’un siècle. Mais vous saurez sans doute en retirer la moelle.

— La moelle ?

— L’essence. La signification.

— Je vois. Un de vos ouvrages préférés ?

— En quelque sorte.

Elle l’accepta avec respect.

— Merci, monsieur Graham.

— Appelez-moi Dex.

— Oui. Merci.

— Vous me direz ce que vous en pensez.

— Je n’y manquerai pas.

Il offrit de la raccompagner jusqu’au Blue View Motel, où résidaient les civils. Il roula la carte tout en sortant. Une fois dehors, Linneth grimaça – il faisait beau, mais froid, au point que la neige ne fondait pas sur la chaussée. Dex songea qu’avec ce blouson blanc elle aurait pu être n’importe quelle jolie femme sur un trottoir balayé par le vent. Un vent qui lui rosissait les joues et les oreilles et emportait son souffle en lambeaux vaporeux.

Il se demanda quand il la reverrait. Mais il ne trouvait pas de prétexte valable pour lui poser la question.

À l’angle de Beacon et d’Oak, elle se tourna vers lui.

— Merci de m’avoir escortée.

— Je vous en prie.

Elle hésita.

— Je ne devrais pas vous le dire. Mais j’ai entendu des rumeurs. On parle de violations du couvre-feu. Les proctors enquêtent. Dex…

Il secoua la tête.

— On m’a déjà prévenu. Demarch m’a menacé de vive voix.

Elle murmurait, maintenant.

— Je le savais. Ou plutôt je m’en doutais. C’est dans la nature du personnage. Mais je n’ai aucune intention de vous menacer. Je veux juste vous dire d’être prudent.

Elle se détourna et s’éloigna en hâte. Il la suivit des yeux pendant un long moment.

Le Two Rivers Crier, l’hebdomadaire local qui n’avait pas paru depuis les événements de juin, publia une nouvelle édition cet automne-là.

Le journal avait ses bureaux dans Grange Street, mais ses presses à Kirkland, à cent kilomètres de là, et, depuis juin, beaucoup plus loin encore. Une forêt de pins et un ruisseau glacial occupaient désormais le site de la ville.

Le nouveau Crier, un seul feuillet plié de papier chiffon, résultait de la collaboration entre un ancien rédacteur et un comité de surveillants du Bureau et contenait les annonces de l’armée et des proctors. D’ici la fin du mois, on résoudrait le problème des pannes de courant sporadiques du secteur est ; un nouveau dépôt de rations avait ouvert au coin de Pritchard et de Knight. Un éditorial vibrant affirmait que la reparution du journal augurait des jours meilleurs pour Two Rivers « qu’un vent de tempête avait emportée sur un étrange océan et que les alizés de la coopération poussaient à présent vers un havre sûr ».

Un insert en dernière page offrait à tout célibataire de dix-sept à trente-cinq ans le loisir d’obtenir relogement et formation professionnelle dans la République, ainsi qu’une allocation, versée jusqu’au moment où sa nouvelle vie lui permettrait de subvenir à ses besoins. « Hommes blancs, juifs, apostats, nègres, mulâtres et autres acceptés. » L’annonce ne passa pas inaperçue.