Des voyageurs sans attache retenus par l’accident et des jeunes gens qui rongeaient leur frein sous la coupe de la loi martiale furent les seuls volontaires à se présenter. À tous, on proposa un relogement.
Le premier convoi, qui quitta la ville le 3 novembre, emmenait vingt-cinq civils.
Certains avaient de la famille et saluaient de la main qui une sœur, qui un père ou une mère, alors que le transport de troupes, quittant le parking du supermarché A P, cahotait vers le sud sous les rafales d’un crachin glacé.
Les uns souriaient. Les autres pleuraient. Tous avaient promis d’écrire. Aucune lettre n’arriva jamais.
Clifford Stockton pensait souvent à son père, surtout quand le soldat rendait visite à sa maman.
Son père, un courtier en marchandises, vivait à Chicago, avant le chambardement, et ne leur rendait jamais visite.
— Tant mieux, répliquait sa mère sitôt que Clifford abordait le sujet. Il a sa famille là-bas. Ses enfants.
Il ne venait jamais, il n’écrivait jamais. Mais deux fois par an, à Noël et pour son anniversaire, Clifford recevait un paquet par la poste.
Il y avait une carte à son nom, avec le souhait adéquat : Joyeux Noël. Bon anniversaire. Rien d’extraordinaire.
Mais le cadeau… le cadeau, lui, était toujours superbe.
Une console Nintendo et un tas de disquettes. Un modèle réduit radiocommandé d’une Mustang P-51. Le moins génial, ç’avait été la boîte du Parfait Petit Chimiste ; au bout de deux semaines, Clifford avait renversé un tube à essai sur le tapis du salon et sa mère, devant l’étendue des dégâts, lui avait confisqué le tout. Le plus beau cadeau était arrivé en mai : un scanner programmable qui captait les fréquences de la police, des pompiers et des urgences, et qui permettait d’espionner les téléphones portables – mais presque personne n’en avait, à Two Rivers.
Clifford n’y avait guère songé depuis juin. L’appareil, privé d’électricité, moisissait dans le placard de sa chambre, sur l’étagère du haut… ignoré, mais pas oublié.
Quand Luke passait – c’était le cas ce soir-là –, le garçon devait rester confiné dans sa chambre dès 21 heures. Ça ne lui laissait pas grand-chose à faire.
Il pouvait bouquiner. On avait fermé la bibliothèque, ce qu’il comprenait mal, mais le caissier du Brentano’s, un ami de sa mère, était allé à la librairie cet été avec sa clé et lui avait rapporté un sac de livres de poche de S.F. « empruntés ». Il lisait peu à peu Dune, et essaya pendant une heure de se passionner pour les intrigues de la planète désertique.
Bon, il n’était pas d’humeur. Quand la télé s’éteignit en bas (sa mère passait à Luke la cassette de La Maison du lac), il trouva son Game Boy dans le placard, mais l’adaptateur avait disparu et les piles étaient mortes depuis longtemps.
Le scanner, qui prenait la poussière sur l’étagère, attira son regard. Il pouvait au moins le nettoyer. Grimpant sur une chaise, il descendit le boîtier qu’il posa sur son bureau où la lampe d’architecte brillait sur le métal gris et le cadran à cristaux liquides. Une fois l’antenne déployée, il brancha la fiche dans la prise murale.
Il alluma l’appareil, déclencha le balayage et laissa le processeur interne fouiller les ondes. Il ne s’attendait pas à grand-chose. Une des voitures de police de Two Rivers avait encore le droit de patrouiller en ville, si bien qu’il pourrait capter quelques échanges entre le chauffeur et le standard ; et la caserne de pompiers avait un nouveau chef, depuis la mort de M. Haldane. Mais les deux canaux restaient silencieux.
L’esprit ailleurs, il se régla sur ce qui aurait dû être la fréquence de la marine – et la pièce s’emplit de messages.
Des voix annonçaient des carrefours, d’autres accusaient réception. Clifford, fasciné, devina qu’il s’agissait de la milice. Des véhicules de surveillance. Oak et Beacon, pas un bruit. Camden et Pine, rien ne bouge. Il bloqua la fréquence et s’assit pour écouter.
La conversation se poursuivait. Les miliciens avaient l’air de s’ennuyer et se plaignaient souvent du froid.
Contrôle, Troisième et Duke. On gèle, ici.
Noté. Attention à la glace, James. Les rues sont glissantes à Babylone ce soir.
Babylone, c’était le nom que les soldats donnaient à Two Rivers. Luke le lui avait dit.
Aucun signe de vie sur la nationale. Nico, c’est vrai qu’ils servent du rôti braisé au commissariat demain soir ?
On le dit. Mais le camion d’approvisionnement n’est pas passé aujourd’hui.
Par le froc de Samael ! Je comptais sur un repas chaud.
Tu vas pouvoir compter sur un blâme si tu ne surveilles pas ton langage. Philip ? J’attends ton appel.
Mais la voix de sa mère lui parvint de l’autre bout du couloir, malgré la porte fermée.
— Cliffy ? Tu regardes la télé ?
— Merde, dit Clifford.
Effrayé par le son de sa propre voix, il tendit la main vers le bouton de volume du scanner et, dans sa panique, le tourna dans le mauvais sens.
Le haut-parleur se mit à hurler.
ANGLE 4e ET MAIN STREET. 4e ET MAIN STREET ! TOUT EST CALME !
Il éteignit l’appareil, arracha la fiche. Le scanner était important. Il le comprit sans même y penser. Le scanner était important et il devait le cacher, ou on le lui prendrait.
La porte de la chambre de sa mère grinça.
— Cliffy !
L’étagère du placard ? Trop loin. Il prit le lourd boîtier et se pencha pour le glisser sous le lit, parmi les moutons de poussière, à l’abri des regards. Ça passait juste. D’un coup de pied, il projeta le cordon sous les rebords du dessus-de-lit.
Sa porte s’ouvrit brusquement. Sa mère, drapée dans une robe de chambre rose, s’y encadra, les sourcils froncés.
— Cliffy, qu’est-ce que c’est que ce raffut ?
— Le Game Boy, dit-il sans conviction, mais sa mère ne comprendrait pas les limites de la console de poche. Pour elle, tous les jeux électroniques se ressemblaient : elle les baptisait les « Satanés Bruits en Boîte ».
— Ah oui ?
Elle jeta un regard suspicieux vers le lit sur lequel gisait le Game Boy. Le couvercle du compartiment à piles était ôté, et le compartiment lui-même vide, mais il pensait, espérait, que sa mère ne le remarquerait pas.
— Bon, dit-elle. En sourdine, alors. Tu as failli réveiller tout le quartier !
— Je regrette. Je l’ai pas fait exprès.
— Il est 22 heures passées. Essaie de penser aux autres, pour une fois.
— Oui. D’accord.
Sa mère se détourna et s’éloigna.
Luke se tenait derrière elle, en uniforme. Sa chemise, déboutonnée jusqu’à la taille, laissait voir un torse noir de poils bouclés. Ses yeux brillaient de curiosité.
Il avança d’un pas.
— Qui est-ce qui est avec toi ?
D’abord surpris, Clifford s’avisa que le soldat, de souche francophone comme il se plaisait à le rappeler, avait pris sa réponse au pied de la lettre et s’imaginait qu’un autre garçon s’amusait dans la chambre.
— Personne. Une machine. Une console de jeux.
— Comme Nintendo ?