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— Ouais, c’est ça.

S’il te plaît, ne demande pas à la voir.

— Il faudra que tu me la montres un de ces jours.

— Entendu.

— On dirait une radio, tu sais.

Il haussa les épaules.

Le soldat le toisa d’un regard sévère.

— Tu ne serais pas en train de me jouer des tours ?

— Non.

— Est-ce que tu es un petit criminel ? Un terroriste ? Hein, Cliffy ?

— Je ne comprends pas, répondit-il en toute sincérité.

— Cela vaudrait mieux pour toi.

— Luke ! (Sa mère, du bout du couloir.) Viens !

Le soldat fit un clin d’œil à Clifford et quitta la pièce.

Depuis le mois de septembre, au lycée John Fitzgerald Kennedy, la semaine de classe s’était réduite à deux petits jours. Selon Dex, tout le monde avait compris la futilité de ces cours. Aucun élève de JFK n’irait à Harvard ou au M.I.T. cette année, ni l’année prochaine ni jamais. La seule chose qu’il donnait à ces mômes, c’était une illusion de normalité qu’il commençait à trouver oiseuse, voire dangereuse.

Dex avait ses après-midi de libres. Il venait de passer les deux derniers à lire le manuel d’histoire prêté par Linneth. Il avait décidé d’en discuter la teneur avec Howard Poole, sur lequel la pression se relâchait depuis quelques semaines car les proctors semblaient soudain moins pressés de résoudre le mystère du laboratoire de recherches. Rendre visite au jeune homme durant la journée n’était pas exclu. Il prit néanmoins ses précautions. Il dépassa le croisement d’Oak Street, entra dans Powell Creek Park, rebroussa chemin et s’approcha de chez les Cantwell par le sud.

Howard se servait désormais ouvertement de sa fausse identité. Dans le quartier, en tout cas, nul ne l’avait dénoncé. Mais les voisins connaissaient sa présence et, selon Howard, le surveillaient. Ces gens qui vivaient aux crochets de l’armée et se calfeutraient chez eux par peur de l’inconnu n’avaient pas grand-chose à faire, sinon regarder par la fenêtre. Dex sentit leurs regards le suivre tandis qu’il traversait la cour boueuse et verglacée. Il se hâta de contourner la maison par l’allée qui séparait la haie du mur latéral et de gagner la porte de derrière. Arrivé là, il frappa et attendit en frissonnant malgré l’épaisseur de son blouson. Le froid ne faisait qu’empirer. La dernière chose dont la ville avait besoin, c’était du rude hiver qui s’annonçait pourtant, songea-t-il.

Howard ouvrit, vêtu d’un pull bleu usé jusqu’à la corde, d’une chemise blanche dont un pan dépassait, d’un jean sale, de gants. Il invita son aîné à entrer et le guida vers la cuisine, seule pièce où régnait une température acceptable grâce aux portes fermées et au four électrique toujours allumé. Comme le mazout manquait, il ne fallait pas songer à chauffer le reste de la maison.

Il offrit du café à un Dex transi.

— On peut en avoir avec la carte de rationnement. Mais j’utilise encore celui que j’ai trouvé dans le placard. Un peu rance, mais il y a plein de sucre.

Dex acquiesça et s’assit à la petite table pendant qu’Howard mesurait l’eau dans une carafe et remplissait le réservoir de la cafetière électrique. Avec le rétablissement du courant, chacun disposait de ces jouets : mixeur, grille-pain, four à micro-ondes. Ces appareils ménagers en paraissaient frivoles, et presque scandaleux, après des mois de privation.

— Il se peut qu’il soit encore en vie, dit le jeune homme. J’y ai beaucoup réfléchi, et ça me semble très possible.

— Une minute. Qui ça, « il » ?

— Mon oncle, rétorqua Howard. Stern.

Dex soupira. Chaque fois qu’il venait, il entendait parler du genius loci du laboratoire de recherches en physique, l’énigmatique Alan Stern. Qui sait, se dit-il, peut-être que ce type a vraiment joué un rôle important dans ce qui s’est passé là-bas ? Mais ça ressemblait de plus en plus à une obsession, et Howard, visage émacié, cheveux longs, ressemblait de plus en plus à un obsédé.

La semaine précédente, il avait raconté à Dex son escapade jusqu’à la réserve ojibwa. Il prétendait avoir vu des apparitions, ce qui n’avait rien d’impossible. Dex se gardait de juger les lois d’un univers qui se révélait infiniment plus étrange qu’il ne l’imaginait. Dans cette perspective, pourquoi pas des êtres de lumière dans cette vieille forêt de pins ? Mais Howard avait pu souffrir d’hallucinations. Sa longue réclusion et sa grave maladie l’avaient durement éprouvé, et si ses liens avec la réalité s’étaient distendus, qui l’en aurait blâmé ?

Le jeune homme parlait de téléphone. Impatienté, Dex sortit le manuel de la poche de son blouson et le laissa tomber sur la table. Howard s’interrompit.

— C’est quoi ?

Dex le lui expliqua.

— Entendu. D’accord, c’est peut-être important. Tu l’as lu ?

— Oui.

— Tu as appris quelque chose ?

— Bon, ça n’a rien d’un vrai livre d’histoire. Tu veux un résumé ? Tout commence dans le jardin d’Éden. Adam reçoit un corps humain des Archontes…

— Les quoi ?

— Les Archontes. Des dieux mineurs. Adam est la psyché, Ève l’esprit, le serpent n’est pas le mauvais bougre, et ensuite c’est en gros la Genèse jusqu’à Moïse et les Pharaons. L’Égypte, la Grèce et Rome apparaissent comme des contes de fées – Romulus et Remus, le génie de Platon, tout ça –, mais on les reconnaît. (Il accepta une tasse de café. Howard, assis en vis-à-vis, le dévisageait, les yeux et les oreilles grands ouverts.) Ça dérape au IIe siècle. Valentin est le Grand Chrétien, et Irénée, le persécuteur des fidèles. Constantin, le premier empereur romain gagné au Christ, ne se convertira jamais. Rome reste le siège du paganisme classique jusqu’au IXe siècle et il semble qu’on pratique encore le paganisme grec – du moins dans certains pays dits « arriérés ». Le christianisme ne domine l’Europe qu’à partir de l’Ère des Hérésiarques, aux alentours du XIIIe siècle, quand un roi gaulois la conquiert, amenant la réunion de plusieurs Églises hostiles. On ne peut plus parler de christianisme tel que toi et moi le connaissons. C’est une fusion de plusieurs religions qui englobe bon nombre de livres apocryphes dans son canon.

Howard prit le livre pour le feuilleter.

— Il y a pourtant d’énormes similitudes…

— Les mouvements migratoires, l’évolution du langage. On croirait que l’histoire tient à suivre un cours voisin. Les ethnies, comme les guerres jusqu’au Xe ou XI e siècle, sont les mêmes. Quant aux fléaux, la Peste noire survient, dépeuple l’Europe et l’Asie non pas une fois, mais cinq, et retarde d’autant la colonisation du Nouveau Monde. Leur technologie se situe cinquante ou soixante ans en arrière, et la population globale, un siècle ou deux.

— Reviens un peu sur la religion.

— Le livre n’est pas très explicite, mais on devine des éléments plutôt étranges.

— Les fameux « Archontes » ?

— Oui. Et une certaine Sophia Achamoth. De plus, le serpent apparaît comme une sorte de tuteur bienveillant qui sort en douce des secrets du Paradis…

— On dirait du gnosticisme chrétien.

— Je ne connais pas grand-chose là-dessus.

Howard prit sa tasse à deux mains et se mit à se balancer sur sa chaise.

— Avant que le monde grec n’unifie le christianisme, plusieurs doctrines chrétiennes et toutes sortes de livres prétendaient raconter la vie de Jésus ou décrypter la Genèse. Le Nouveau Testament – notre Nouveau Testament – est ce qu’a laissé l’orthodoxie d’évêques comme Irénée en écartant les textes qu’ils désapprouvaient. Certains de ces cultes nous semblent plutôt bizarres. Selon eux, les Écritures composent un message codé ; en percer le mystère octroie l’illumination. On les appelait les gnostiques – ceux qui savent. Valentin en était une figure majeure. (Il but une gorgée de son breuvage, grimaça, ajouta une cuillerée de sucre.) Ici, on n’a jamais dû supprimer ces Églises, et elles dominent le christianisme.