Выбрать главу

Qui sait ? Qui sait ?

Il ouvrit les yeux peu après minuit.

Englué dans le sommeil, il sentait Evelyn à ses côtés, il entendait sa respiration, longs soupirs délicats. Qu’est-ce qui l’avait éveillé ? Un bruit ?

Oui. À la fenêtre. Un tapotement irrégulier, métallique.

Il se tourna et vit une silhouette qui se découpait sur fond de ciel étoilé. Routarde était montée sur le toit du garage, avait gravi la pente de bardeaux et demandait à entrer. À coups de griffes sur la vitre. Tac-scratch.

— Va-t’en, marmonna Dex.

Un vœu pieux. Tac-tac.

Il se leva, enfila ses sous-vêtements. La chaleur du jour avait fui ; la chambre était glaciale. La chatte debout sur ses pattes de derrière se pressait contre le verre. Étrange posture. Le clair de lune nimba Dex qui se tourna et aperçut son reflet dans le miroir de la coiffeuse. Les poils noirs et frisés sur son torse, les grandes mains contre ses cuisses, le visage émacié à moitié dans l’ombre, les yeux fatigués, quarante et un ans en août… Un vieux.

Il actionna la clenche, souleva le châssis de la fenêtre à guillotine. Routarde bondit, traversa le tapis ventre à terre et, plus frénétique que jamais, sauta sur le lit. Evelyn frémit dans son sommeil.

— Dex ? murmura-t-elle. Que… ?

Elle roula sur elle-même avec un soupir.

Il se pencha dans la fraîcheur nocturne.

Two Rivers dormait, calfeutrée dès minuit, malgré les douces températures de cette fin de semaine. Le bruit de la circulation s’était tu. Dex entendit le gazouillis lointain d’un huard chassant sur le lac. Les arbres parés de leur feuillage printanier bruissaient. Un chien aboya, au bout de Beacon Road.

Soudain, inexplicablement, un rayon lumineux déchira le ciel. À l’est, sur la rive opposée. Issu de l’usine d’armement. Il jetait des ombres fugaces, jouait sur l’eau tel un éclair. La pièce s’embrasa.

Projecteur ? Fusée éclairante ? Dex n’y comprenait rien.

Evelyn se redressa, alarmée, tout à fait réveillée.

— Dex ! Qu’est-ce qui se passe ?

Il n’eut pas le temps de répondre. Un autre rayon coupa le méridien du ciel, puis un troisième. Fins comme des faisceaux laser. Une arme testée là-bas ? Puis la lueur enfla, telle une bulle de savon, englobant le lac, la ville, la chambre d’Evelyn et lui. La pièce enflammée pivota, oscilla sur un axe invisible en décrivant des cercles de plus en plus larges jusqu’à réduire la conscience de Dexter Graham à un point, à une singularité dont la pulsation se noya dans un océan de lumière.

Two Rivers et le laboratoire fédéral situé sur ses abords disparurent un samedi de la fin mai, quelques heures avant l’aube.

Les incendies se déclarèrent peu après.

Ils permirent d’expliquer la destruction de la localité. On n’avait jamais caché l’existence d’installations militaires sur d’anciennes terres indiennes (ni précisé la nature du projet). Le secrétariat à la Défense souhaita dissocier ces deux faits malencontreux. Selon la version officielle, ville et laboratoire disparurent dans les flammes. Les divers foyers, simultanés, pouvaient résulter d’éclairs de chaleur, anormaux en pareille saison. Le feu avait encerclé et dévasté l’agglomération sans laisser le temps d’y trouver une parade. L’holocauste réduisit en cendres la quasi-totalité du comté de Bayard au cours de la catastrophe naturelle la plus meurtrière de toute l’histoire des États-Unis ; on compta des dizaines de milliers de victimes. Les membres des commissions nommées pour enquêter sur le terrain furent triés sur le volet.

Il y eut des questions, bien sûr. Une ville de la taille de Two Rivers, c’est un important dépôt de pierre, de goudron, de ciment, d’acier – tout ne part pas en fumée. Où étaient les fondations, les cheminées, la maçonnerie, les briques ? Et les routes ? Les barrages dressés à la hâte restèrent longtemps en place. Des bataillons de bulldozers les franchirent dès le feu maîtrisé – officiellement pour dégager la nationale. Mais selon un retraité des travaux publics qui vivait à l’est du front d’incendie, on avait plutôt l’impression qu’ils la reconstruisaient.

Des mystères demeuraient : étranges lueurs ; coupure de toutes les communications téléphoniques bien avant l’arrivée des flammes ; selon une quinzaine de civils, la route à l’est et à l’ouest s’achevait net devant des arbres et des fourrés. Les lignes électriques, coupées aussi, traînaient par terre ; certains les tenaient pour responsables de l’incendie.

Mais ces énigmes furent vite oubliées de tous, hormis les quelques spécialistes ès fantômes, pluies de pierres et autres combustions spontanées.

Officiellement, on ne relia jamais ce désastre au cas de Wim Pender, retrouvé errant dans un état d’hébétude le long de l’accotement herbu de la nationale 75. Il affirmait être parti camper et pêcher dans le « nord de la province des Mille Lacs » avec deux compagnons dont il avait été séparé quand il y avait eu « une boule de lumière et de flammes en pleine nuit au sud de notre position ».

En guise d’adresse, il donna un numéro dans une rue de Boston inexistante. Il avait soi-disant perdu portefeuille et papiers en fuyant l’incendie. Son sac à dos ne contenait qu’une gourde vide, deux boîtes de conserve étiquetées, en français, MIETTES DE THON et un testament apocryphe, Le Livre secret de Jacques en langue anglaise, imprimé sur du papier de riz et relié similicuir.

Lorsque les déclarations de Pender versèrent encore plus dans le délire – il accusa notamment les Eaux et Forêts et l’aide sociale du Michigan de ne compter que « mahométans, serviteurs de Samuel ou pire » –, on le mit en observation dans un service psychiatrique à Lansing.

Le 23 juin, on le déclara inoffensif et on le relâcha. Il se rendit à Détroit, où il passa l’été dans un refuge pour sans-abri.

Novembre fut glacial cette année-là. Durant une chute de neige précoce, Pender quitta son lit et consacra ses derniers dollars à l’achat d’un ticket de bus, car les autobus municipaux étaient chauffés. Son trajet le long du fleuve l’emmena à Southgate, où il descendit devant une scierie désaffectée. Il monta au dernier étage, déboucla sa ceinture, s’en confectionna un nœud coulant rudimentaire et se pendit à une poutre.

On trouva un mot épinglé à sa chemise :

LE ROYAUME DES MORTS APPARTIENT À CEUX QUI SE DONNENT LA MORT.

JACQUES L’APÔTRE.

JE NE SUIS PAS FOU.

SIGNÉ WIM PENDER DE BOSTON.

PREMIÈRE PARTIE

MYSTERIUM

Le néant qui précède la création de l’univers est un chaos impondérable et inconscient qui n’a ni matière, ni vide, ni temps, ni mouvement, ni chiffre, ni logique. Et pourtant, l’univers en provient selon une loi encore incomprise – une loi qui, en gouvernant le rien, produit tout !

On peut l’appeler le noûs. L’Esprit idéal. Ou encore le protennoia. Le Dieu incréé.

Extrait du journal intime d’Alan Stern

1

Quand Dex Graham reprit connaissance, il avait le soleil dans les yeux et le motif du tapis de la chambre d’Evelyn Woodward imprimé en creux sur la joue. Son corps transi était raide et perclus de crampes.

Il se redressa tant bien que mal, l’esprit en déroute. Sa dernière nuit sur un plancher remontait à la fac : au matin d’une monstrueuse fiesta, il s’était retrouvé étalé dans son dortoir, lesté d’une gueule de bois carabinée, sans savoir ce qu’était devenue la blonde qui l’avait ramené dans sa Mustang. Engloutie par la brume. Comme tout le reste.