— D’accord. (Dex le scruta du regard.) Et comment se fait-il qu’un diplômé de physique en sache tant sur le sujet ?
— Stern en parlait sans arrêt. Ça l’obsédait.
Le silence tomba.
Une heure avant le couvre-feu, ils buvaient toujours ce café noir et rance. Le soir gagnait la ville ; le ciel n’étalait qu’une palette de gris. La température de la pièce fraîchissait, en dépit du four allumé.
Enfin, Dex repoussa sa tasse.
— Faut qu’on arrête de déconner, Howard. Ça fait quatre ou cinq mois qu’on joue les somnambules, qu’on mendie l’eau et l’électricité. Il est temps de se réveiller. On s’est échoués sur un rivage inhospitalier. La ville n’offre aucune sécurité. Les gens sont parqués, ou s’en vont par camions entiers. Il faut trouver le moyen de partir.
Howard secoua la tête.
— Il faut trouver le moyen de rentrer.
— Tu sais qu’on n’y arrivera pas.
— On ne sait rien, Dex. Avant tout, on doit comprendre ce qui s’est passé au labo.
— C’est si important ? Et alors ? Je ne suis pas physicien, mais je parie pour une sorte d’explosion. Tellement bizarre qu’elle a projeté la moitié du comté de Bayard dans l’univers voisin, c’est entendu, mais une explosion quand même. Et tu auras beau la comprendre, je te défie de la remettre dans son flacon. L’irréversible, ça existe. Et on est en plein dedans.
— Peut-être. Mais sinon ? Les clôtures se dressent déjà, Dex. La forêt, le climat, l’isolement, c’est ça, les murs de la prison. Il n’y a qu’une route, paraît-il, et elle mène droit à Fort LeDuc, une ville de garnison. Cent kilomètres. Une sacrée trotte.
— On pourrait la tenter.
— En partant bien équipés et approvisionnés. Admettons. Ensuite, reste le problème d’arriver sans argent, ni papiers ni talent exploitable. Et d’échapper aux proctors, par-dessus le marché. Qui partirait, au fait ? Toi, moi, quelques gars en bonne santé ? Two Rivers serait toujours sous loi martiale.
— Je sais. Tu t’imagines que ça m’enchante ? Si tu as une meilleure idée, je t’écoute.
— On retrouve Stern.
— Howard, merde, soupira Dex. Qu’est-ce qui te fait croire qu’il a survécu ?
— Cette histoire de téléphone. Il m’a donné un numéro personnel. Pour le soir, surtout. Je l’ai noté.
— Je ne vois pas…
— Non, écoute. Il commence par 4-1-6. Le labo avait comme indicatif 7-0-6. Ici, en ville, on a plutôt 4-1-5,4-1-6 ou 4-1-7. La seule fois où j’ai appelé, c’est une femme qui m’a répondu. Pas un standard. Juste : « Allô ? Oui ? » Donc, parfois, il dormait en ville, dans un appartement, une chambre, ou alors il sortait avec quelqu’un. Il était peut-être là au moment de l’accident.
— Ça m’étonnerait. S’il y avait une expérience en cours, au labo, il y aurait assisté, non ?
— Je n’en sais trop rien. Pas forcément.
— Mais tu n’as aucune preuve qu’il soit en vie. Tu ne l’as jamais vu ?
— Non…
— On est dans une petite ville, Howard.
— Il se cacherait. Comme moi. On irait lui chercher ses rations, pour lui éviter de sortir. Non, je n’ai pas de preuve directe. Juste…
— Quoi ?
— Une impression.
— Tu m’excuseras, mais ça n’a rien de scientifique.
— Une intuition. Non, rien de scientifique. Enfin, Dex, tu ne trouves pas qu’il se passe des choses… « surnaturelles » est un mot ridicule, mais, disons… sortant de l’ordinaire ?
— Un peu, oui !
— Je parlais du subtil. Des rêves. Les miens changent. Des visions. Et si j’avais eu une vision, dans les bois ? Je n’ai jamais cru au paranormal. Depuis l’accident… (Il haussa les épaules.) Je ne sais plus. Il ne faut peut-être pas négliger une intuition.
C’est logique, se dit Dex sans conviction. Il se pinça l’arête du nez.
— Tout ce que tu as, c’est ce numéro ?
— Sans adresse. Stern détestait que quelqu’un le cerne de trop près. Même s’il s’agissait de son neveu préféré.
— Les proctors ont raccordé leurs lignes, mais ils n’ont pas réparé les centraux. Je me demande à quoi servirait un foutu numéro.
— Il peut figurer dans l’annuaire.
— Au nom de Stern ?
— Bien sûr que non. Mais je n’arrête pas de penser à la femme. À la façon dont elle a répondu. Au ton de sa voix. Assuré. C’était son téléphone. Elle, elle est dans l’annuaire.
— Parfait. Il n’y a jamais que vingt-cinq mille noms dans le Bottin du comté. Tu tiens à tous les passer en revue ?
— Non. Renseignements et compagnie du téléphone n’existent plus. J’ai séché pendant longtemps. Mais le proprio de la maison, Paul Cantwell, le comptable, tu sais ce qu’il a dans sa chambre, en haut ? Un P.C. avec tous les logiciels de comptabilité et de base de données possibles et imaginables. Le tout capable d’extraire un numéro de l’annuaire.
— Tu ne vas pas taper tout le Bottin ? À moins qu’il ne l’ait sur son disque dur, aussi ?
— Non, mais tu sais ce que c’est, un lecteur optique ?
— Ça traduit une page imprimée en données mémorisées.
— On peut donc entrer l’annuaire, page par page.
Dex jugea l’enthousiasme du jeune homme dangereux.
— Et ton Cantwell, il a un lecteur optique ?
— Non. C’est ça, le problème. Il nous en faut un. Il y a une boutique dans Beacon…
— L’accès est interdit. Les proctors expédient les stocks.
Howard se pencha, ébranlant sa tasse.
— Je prends cette rue chaque fois que je vais au dépôt de nourriture. Le magasin s’appelle Desktop Solutions, il se situe entre les embranchements d’Oak et de Grace. L’inventaire du Bureau s’étend vers le sud depuis Oak et vers l’ouest depuis le lac. Ils ne sont pas encore allés là.
— N’empêche, l’accès est interdit par une corde.
— J’arriverai bien à la franchir.
— Il y a des miliciens à tous les coins de rue.
— La nuit, ils sont moins nombreux.
— Oh, dit Dex, oh, non ! Tu es peut-être dur à la détente, Howard, mais eux, ils ont la gâchette facile. Ils tirent à vue.
— Si tu sors de cette maison par le portail de derrière, tu es dans une ruelle qui aboutit sur Oak, et si tu traverses, tu te retrouves dans une ruelle similaire qui longe l’arrière des boutiques de Beacon. Ces ruelles ne sont pas bien éclairées, et on y patrouille moins que dans les artères principales.
— C’est de la folie pure. Et tu prends ces risques pour un simple numéro de téléphone ?
— Pour découvrir ce qui s’est passé ! (Howard en tremblait.) Pour savoir, Dex ! Même si on ne repart pas. Merde, à la fin, c’est mon oncle ! (Il se voûta.) À part toi, je ne connais personne ici. Je n’y ai jamais vraiment vécu. Toute ma famille habitait dans l’État de New York. Sauf Stern.
— Howard… Il y a toutes les chances qu’il soit mort.
— J’ai besoin d’une certitude.
L’obscurité avait envahi la ville qu’écrasaient les nuages. Dex consulta sa montre. Coincé pour la nuit : le couvre-feu venait d’entrer en vigueur.