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Il considéra Howard. Un môme aux lunettes rafistolées à l’adhésif. Un idiot de première, d’une jeunesse criante.

— Tu devrais refaire du café, dit-il. On va attendre que la lune se couche.

9

Même en cette fin d’un automne rigoureux et en cette heure fragile d’après minuit, Two Rivers n’était pas dénuée d’un certain charme.

Depuis son point culminant – la butte qui dominait Powell Creek Park –, la ville s’étageait vers le lac Merced en terrasses obscures que peuplaient maisons en bois, petites pelouses et coquettes devantures de brique. Les réverbères découpaient des cercles inégaux dans le velours de la nuit.

Sur les limites de la localité, fondu au noir, Two Rivers était isolée dans la péninsule septentrionale vallonnée de la province des Mille Lacs, une contrée de mines de fer et de cuivre, de comptoirs commerciaux et de bourgades qui avaient poussé comme des champignons autour de l’industrie du bois. Ici, les ténèbres se faisaient pesantes.

Il y avait des loups dans la forêt et, de temps en temps, cet automne, ils s’approchaient en bondissant à la lisière des faubourgs, attirés par ce mélange capiteux d’odeurs humaines inconnues. À l’issue d’une exploration prudente, ils évitaient toujours les rues pavées. Cet air trop riche ne leur disait rien qui vaille.

Par-delà l’extrémité occidentale du lac, sur ce qui était jadis le territoire concédé aux Ojibwas par traité, les ruines du laboratoire de recherches peignaient un nuage pansu d’une couleur délicate. D’autres lumières se déplaçaient, sans témoins, entre les arbres.

En ville, dans le quadrillage des rues désertes, les seules lumières en mouvement étaient les phares des véhicules de patrouille ; les seuls bruits, ceux des moteurs et des pneus qui crissaient sur le goudron blanchi par le gel.

Sa mère était allée au lit dès 10 heures du soir. En l’absence de Luke, elle se couchait tôt et se levait vers midi.

Clifford, qui avait le droit de faire la grasse matinée, veillait beaucoup plus tard. Quand sa mère, soutenue par de grands verres de whisky sans étiquette que le soldat apportait toutes les semaines, gagnait sa chambre, la maison appartenait au jeune garçon. Il en devenait le propriétaire. Son domaine s’étendait du salon encombré au sous-sol obscur. Par des nuits telles que celle-ci, le petit pavillon semblait immense. De ce royaume, vaste, un peu effrayant, il était le souverain inquiet.

Il choisit de rester dans sa chambre. Depuis une semaine, il passait la plupart de ses nuits à écouter les communications des militaires. Il avait déconnecté le haut-parleur du scanner pour que sa mère n’entende rien et il se servait des écouteurs de son Walkman. L’appareil, qui lui apprenait quantité de choses, devait demeurer son secret.

Le plan de Two Rivers, pris dans le tiroir de la cuisine, était punaisé sur son tableau d’affichage. (Il l’en retirait, par précaution, les soirs où Luke leur rendait visite.) Trois nuits de suite, il y avait reporté les itinéraires des patrouilles en attribuant une lettre de l’alphabet à chacun des véhicules, au nombre de dix, et inscrit l’heure des appels lancés des divers carrefours. Il lui avait fallu se tenir éveillé jusqu’à 4 heures du matin, avec du café préparé à la sauvette, mais il avait pu ainsi obtenir un schéma complet de la surveillance du couvre-feu : où et quand passaient les voitures.

Ces derniers temps, il avait vérifié ses résultats, et ils lui paraissaient exacts. Si un véhicule arrivait en retard ou en avance à tel point de contrôle, jamais l’écart ne dépassait les deux ou trois minutes. Il pouvait y avoir des rôdeurs, des visiteurs ayant noué des relations parmi la population, mais même Luke prenait garde à observer le couvre-feu ; seul un pot-de-vin au sens propre lui permettait de passer la nuit du vendredi ou du samedi chez Clifford, qui avait surpris cette explication et la croyait sincère.

Nanti de ses notes et d’un crayon, il avait tracé un trajet entre la maison et le Powell Creek Park. Un cycliste, pourvu qu’il respecte le minutage, pouvait rejoindre le jardin public et en revenir sans croiser la moindre patrouille.

Il en avait eu l’idée la semaine précédente. Le scanner lui facilitait la tâche, mais la seule perspective d’une escapade nocturne en V.T.T. le fascinait. Ce couvre-feu le privait des soirées qu’il adorait. Il les aimait en été, silence, chaleur, odeurs de pelouses tondues et de repas chauds ; il les aimait en hiver, si froides que la neige crissait sous les bottes ; et il les aimait surtout en automne, quand le brouillard et la fumée les paraient de mystère. En cette saison finissante, il se disait qu’on lui avait volé ses nuits préférées.

Et il avait envie de mettre à profit les renseignements que le scanner lui procurait.

Il avait peur, bien sûr, mais la tentation était grande. Surtout par une nuit venteuse comme celle-ci. Il resta un long moment assis dans sa chambre, les écouteurs sur les oreilles, les coudes posés sur l’appui de la baie. La vitre était froide. Les rafales qui secouaient les branches dénudées du chêne des voisins dispersaient les nuages, laissant entrevoir le ciel. Minuit passé. Les soldats patrouillaient.

Il consulta sa montre, se livra à un bref calcul mental et prit une décision soudaine et muette. Sans même réfléchir, il descendit au rez-de-chaussée à pas de loup et alluma dans le couloir pour trouver ses baskets qu’il laça serré.

Puis il enfila son anorak bleu et ferma à clé derrière lui.

Saisissant à pleines mains les poignées glacées du vélo appuyé contre le mur du garage, il songea qu’il aurait dû mettre des gants. Tant pis. L’heure tournait.

Tandis qu’il descendait la rue vide, le vent lui rabattit les cheveux en arrière. Toutes les maisons n’étaient que masses sombres. Le cliquetis du dérailleur se tut lorsque Clifford changea de vitesse, et le rideau des nuages s’ouvrit sur un océan d’étoiles.

Le danger, se disait Dex Graham, vient de ce que la ville paraît déserte. Facile de se croire seul. Donc en sécurité. Et là, on commet une imprudence.

Il aurait aimé en avertir Howard, mais ils avaient décidé de se parler seulement en cas d’absolue nécessité. Leurs voix risquaient d’attirer l’attention d’un insomniaque, ou de réveiller quelqu’un, et ils ne voulaient aucun témoin.

La ruelle aux vieux pavés fendus par le gel longeait des garages en toile goudronnée et des vestiges de jardins potagers flanquant des maisons en bois dont la peinture s’écaillait. Peu de lumières. Dex, qui tenait un pied-de-biche, résista à l’envie puérile de marteler les palissades.

Howard marchait devant lui à longues enjambées, d’un pas déterminé. Il veut en finir au plus vite, songea Dex. Mais prudence. Prudence est mère de sûreté.

Ils descendirent la pente en se dissimulant dans l’ombre, et s’arrêtèrent à l’angle d’Oak Street.

Le plus difficile serait de traverser. Oak, qui divisait la ville d’est en ouest, voyait jadis défiler la majeure partie de la circulation vers la cimenterie et les carrières. L’an dernier, non content de l’élargir, on y avait planté tant de lampadaires qu’on se serait cru dans un bloc opératoire. Pire, cette artère croisait toutes les rues commerçantes, dont Beacon ; à tout instant, un véhicule pouvait déboucher de n’importe où sans prévenir. Ce vaste désert d’asphalte balayé par un vent glacial avait tout le charme d’une guillotine.

— On devrait y aller séparément, souffla Howard. Là-bas, on voit mieux l’angle de Beacon, ajouta-t-il en désignant le feu rouge qui bringuebalait, un pâté de maisons plus loin. Si la voie est libre, il suffit d’un signe pour appeler l’autre.

— J’y vais.

— Non, c’est moi.