Il semblait résolu. L’expédition comptait beaucoup pour lui. Dex devinait le jeune homme comme il devinait chaque enfant de sa classe – par les gestes, les postures, le dit, le non-dit. Howard n’avait aucun plaisir à défier l’autorité. Dex se le figurait sans peine : le môme qui choisit toujours un bureau au fond, ne fume pas dans les cabinets et ne chipera jamais un sachet de M M’s au drugstore du coin. Celui qui respecte les règles et en tire une certaine fierté.
Pas comme moi, songea-t-il. La vie derrière moi, plus rien à perdre, et plus rien à cirer.
— Non, j’y vais.
Howard s’apprêtait à protester, mais Dex lui coupa l’herbe sous le pied : il bondit dans Oak Street.
Il courut vers le trottoir d’en face. Pris de vertige, il se rappela ses dix-sept ans, époque où il vivait encore chez ses parents à Phœnix. Il s’était soûlé dans une fête et il avait fini par rentrer à pied, vers 4 heures du matin. Sur un coup de tête, il était allé s’asseoir en tailleur au beau milieu d’une rue de banlieue très fréquentée dans la journée. Le roi de la création. Ni piétons ni circulation. Un air sec, un ciel étoilé, immuable. Il avait gardé sa posture sublime du lotus pendant près de cinq minutes puis, voyant des phares au loin, il s’était levé, il avait bâillé, et repris son chemin d’un pas nonchalant jusqu’à retrouver enfin son lit. Ce n’était rien, en somme. Mais ce souvenir s’attardait dans sa mémoire.
Il envisagea de s’asseoir en plein milieu de cette rue. Envie stupide, téméraire. Mais ça le prenait, comme ça, périodiquement, ce besoin de braver l’univers. Ça finirait par lui valoir des ennuis sérieux, voire mortels. Sans doute bientôt, vu la situation. Mais en ces instants il se sentait plein de vie, proche d’Abigail et de David, morts quinze ans plus tôt. Et s’ils l’attendaient à l’un de ces carrefours ? S’il le défiait, le destin lui permettrait peut-être de rejoindre sa femme et son fils ?
Mais il traversa Oak sans incident et, un peu essoufflé, atteignit son objectif.
Le silence semblait plus profond, ici. Il prêta l’oreille, tâchant de percevoir un bruit de moteur dans le vent. Rien. Prenant appui sur un mur de brique, il se pencha vers la rue. Des réverbères, des lampadaires, des feux, des trottoirs blanchis par le gel.
Il repéra la silhouette d’Howard dans la ruelle opposée et lui indiqua du geste que la voie était libre.
Le jeune homme s’avança à grands pas d’échalas. Vêtu d’une canadienne de couleur kaki qui lui descendait jusqu’aux genoux et d’une casquette noire enfoncée jusqu’aux sourcils, nanti de lunettes rafistolées qui clignotaient dans la lumière, il avait tout du terroriste de dessin animé. Une cible parfaite. Pourquoi ne se pressait-il pas ?
Howard franchissait la ligne médiane quand Dex vit des faisceaux lumineux fouiller l’angle d’Oak et de Beacon. Il sortit de sa planque en gesticulant. Mais l’autre, effrayé, désorienté, se figea sur place.
Dex entendit gronder le moteur du véhicule, au sud, sur Beacon. Dans quelques secondes, on nous aura vus, se dit-il. Crier, c’était prendre un risque, mais il n’avait pas le choix. Il mit ses mains en porte-voix.
— Howard, putain, viens ! COURS, ESPÈCE DE CON !
Howard jeta un coup d’œil sur sa gauche, vit la lueur des phares reflétée sur une vitrine et réagit comme s’il avait reçu un coup de fouet. Il se mit à courir, et Dex admira la vitesse à laquelle le physicien couvrit les derniers mètres de goudron.
Le véhicule, une voiture de patrouille noire, tournait déjà. Qu’avaient vu les soldats ?
— Baisse-toi, dit Dex. Derrière la benne à ordures. Le dos contre le mur. Les genoux relevés.
Et il fit de même.
Au bruit, le véhicule remontait Oak dans leur direction.
Le régime du moteur baissa. Ils nous ont vus, pensa Dex. Comment s’échapper ? Dévaler la ruelle, trouver une allée rejoignant Beacon ou un des lotissements, se perdre sous le couvert des arbres ou profiter d’un porche ?
Un ovale de lumière balaya la ruelle. Dex s’imagina la voiture de patrouille, le conducteur, le milicien assis sur le siège du passager et manipulant le projecteur. Il entendait le souffle torturé d’Howard.
— Cours, chuchota-t-il. Cours s’il le faut. Au premier embranchement, tu prends à gauche et moi à droite.
Mais l’obscurité retomba. Le moteur toussa, les pneus crissèrent.
Le véhicule s’éloigna.
Howard expira enfin, frissonnant.
— Ils ont dû n’entrevoir qu’une ombre, dit Dex. Sinon ils nous seraient tombés dessus. Merde, c’est passé près. (Il se leva, aida Howard à se redresser.) Je suis pour prendre nos cliques et nos claques et rentrer chez toi. Pardon, Howard, mais c’était une idée ridicule, toute cette histoire.
Howard se dégagea et secoua la tête.
— On n’a pas eu ce qu’on voulait. On n’a pas fini. Enfin, moi non. Rentre, si tu veux.
Dex toisa son ami.
— Merde, dit-il au bout d’un moment. Sacré Rambo.
Clifford Stockton, assis en haut de la colline formant le centre de Powell Creek Park, son V.T.T. couché près de lui, laissait le vent le dépeigner de ses doigts de gel.
La saison avait déjà connu quelques averses de neige, et d’autres tomberaient sous peu, mais le ciel restait dégagé. Le froid ne dérangeait pas le jeune garçon, bien au contraire. Le sang n’en courait que plus vite dans ses veines. Loin de sa mère, des soldats, de l’école, il revivait.
La ville qui gisait à ses pieds ressemblait au plan punaisé sur son tableau. Seule la valse lente des patrouilles animait ce quadrillage de lumières statiques. Le mouvement des voitures évoquait un mécanisme d’horlogerie scintillant – une pause à chaque intersection.
— Vous pouvez crever, leur dit Clifford.
Un murmure. Délicieux délit. Jeté sur les ailes du vent. Mais personne ne pouvait l’entendre. Le cœur battant, il se dressa et hurla son défi.
— VOUS POUVEZ CREVER !
Les véhicules poursuivaient une ronde aussi immuable que la danse des neutrons. Il éclata de rire, mais son rire était proche des larmes.
Il était temps de repartir. Il avait prouvé qu’il était capable de mener son escapade à bien, il n’avait plus qu’à rentrer chez lui avec le même succès. Malgré son excitation, l’air froid lui parut se glacer et, pour la première fois, il pensa à sa chambre et à son lit avec une pointe de nostalgie.
Il redressa son vélo. Descendre l’allée de brique jusqu’à Cleveland Avenue, s’orienter vers l’ouest. Facile.
Quelque chose retint son attention.
La colline dominait le quartier des affaires. De là on avait une vue imprenable jusqu’au carrefour d’Oak et de Beacon. Clifford aperçut les feux arrière d’une voiture de patrouille – juste à l’heure, constata-t-il.
Le véhicule s’engagea dans Oak en direction de l’ouest… N’aurait-il pas dû aller vers l’est ?
Et voilà qu’il ralentissait, braquait son projecteur sur une ruelle. Bizarre. Clifford se tapit dans l’herbe avec l’impression subite de se découper sur l’horizon comme une silhouette de stand de tir. Il regrettait d’avoir laissé son scanner chez lui.
Le projecteur s’éteignit et la voiture continua dans Oak, pour virer dans Knight. Des magasins la masquèrent, mais Clifford discernait la lueur de ses phares. De Knight, elle prit Promontory, s’éloignant du jardin public. Puis vers l’est. Et de nouveau Beacon. Mystère.
Elle tourne en rond, se dit Clifford.
La voiture ralentit. S’arrêta.
Les phares s’éteignirent.
Un problème. Maintenant. Ou bientôt. Dans Beacon.
Loin, au bout de Commercial Street, il vit débouler une autre voiture. La première avait dû lancer un appel général. Toutes les patrouilles convergeaient.