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Il se précipita vers le couvert du saule pour regarder la voiture vide, qui avait déjà parcouru une certaine distance, en accélérant sans cesse. Il eut bientôt l’impression qu’on l’avait lancée d’une énorme fronde. Elle cahotait au moindre défaut de la chaussée, dévalait la rue par petits bonds périlleux ; à un moment elle se retrouva en équilibre précaire sur deux roues, et se rétablit. L’inclinaison de la pente se réduisait, mais le véhicule fou n’en continuait pas moins sa course.

Où la collision allait-elle se produire ? La quincaillerie ? Non, la voiture tirait sur la droite. Le salon de coiffure, la librairie… la station-service.

Clifford, bouche bée, retint son souffle.

L’ampleur des événements qu’il avait provoqués l’emplit d’un respect mêlé de crainte. Les dégâts allaient dépasser tout ce qu’il avait imaginé – et de si loin qu’il sentit ses genoux faiblir par anticipation.

Il n’aurait su dire la vitesse de la voiture quand survint l’accident, mais Beacon Street n’avait jamais dû voir ça. Le train avant parut avaler la bordure du trottoir, le véhicule s’envola par-dessus le panneau oscillant de la station Gulf. Le coffre s’éleva, le capot piqua vers le sol, et lorsque Clifford comprit que la trajectoire de cet obus l’amenait droit sur les pompes à essence, il se boucha les oreilles d’instinct.

Un fracas de métal torturé se répercuta le long de la rue déserte. De ses yeux mi-clos, le jeune garçon vit la voiture faucher un des distributeurs de carburant et s’immobiliser. Un dernier bruit de ferraille, un bref sifflement, le silence. Il osa alors reprendre sa respiration.

À cet instant, la batterie tomba dans une flaque d’essence. Court-circuit, gerbe d’étincelles, et la nuit s’embrasa, comme si le soleil venait de se lever sur les toits de Beacon Street.

Nicodemus Bourgoint, soldat du rang de la cinquième d’infanterie d’Athabasca, devait partir pour le front mexicain lorsqu’un ulcère à l’estomac lui avait valu une affectation aux Forces de l’intérieur stationnées à Two Rivers, la ville d’outre-monde. Si on lui avait laissé le choix, il aurait préféré le Mexique.

Là, au moins, le danger était prévisible. La guerre ne lui faisait pas peur. Recevoir une balle, sauter sur une mine, c’était dans l’ordre des choses. Question de destin.

Two Rivers, au contraire, l’effrayait. Et cela depuis le début. Les soldats détachés ici n’avaient reçu aucune explication, sinon d’un attaché du Bureau, adepte de l’aphorisme, selon lequel le mystère du divin restait sans limites. Le Genetrix Mundi était d’une infinie fécondité, et un accroc pouvait survenir dans le Plérôme, reconnaissait Nico. Maigre consolation, cependant, pour qui patrouillait les rues vides de la ville, un endroit bizarre au point d’inspirer la terreur. En outre, les baraques étaient bondées, les tâches aussi fastidieuses que répétitives, les repas infects. Le sergent du mess leur promettait du rôti de bœuf depuis le mois d’août ; ils l’attendaient toujours.

Sa maison natale, un ranch à bestiaux dans la province septentrionale d’Athabasca, lui manquait. Il se sentait prisonnier de ces collines, de ces arbres dépouillés de leurs feuilles et de ce village étranger. Ce soir plus que tout autre. Il effectuait sa patrouille en compagnie de Filo Mueller, et celui-ci aimait le torturer avec ces récits qu’on raconte en général autour du feu de camp, ces histoires de cadavres décapités et de spectres unijambistes. Le malaise de Nico, malgré ses efforts pour le masquer, se lisait sur sa figure – à la grande joie de Mueller. Ces choses-là n’ont rien de drôle, se disait Bourgoint. Pas ici.

Cela étant, lorsqu’ils tournèrent à l’angle d’Oak et de Beacon pour voir une silhouette disparaître dans une ruelle, toute idée frivole les quitta. Nico voulut se lancer à sa poursuite, mais Mueller, en sournois qu’il était, lui demanda d’appeler des renforts et de faire le tour du pâté de maisons.

— Laissons ce maraudeur croire qu’on a renoncé. Si on le poursuit, on le perd. Tu n’es pas chasseur, hein ?

— Mes oncles chassent le cerf dans les montagnes, se défendit-il.

— Mais tu ne les as jamais accompagnés. Ce n’est pas ton genre.

Pendant qu’ils contournaient le pâté de maisons, Mueller demanda une autre voiture par radio. Nico aurait volontiers attendu son arrivée, mais l’autre repéra la lueur d’une torche dans une vitrine et fixa son regard reptilien sur lui.

— Tu y vas.

Mueller, en tant que supérieur immédiat, avait le droit de lui donner un ordre, mais Nico pensa qu’il plaisantait. Son expression, pourtant, le persuada du contraire.

Le fils de Samael souriait. Un sourire cruel.

— Sors ton pistolet de son étui, pour une fois, reprit-il. Prouve que tu en as.

— Je n’ai pas peur.

— Tant mieux pour toi. Allez, vas-y.

Mais il avait peur, en fait. Il haïssait ces échoppes aux vitrines pleines de trucs bizarres. Un des fantassins les plus stupides, un géant du nom de Seth, ne cessait de proclamer que Two Rivers se situait en vérité sur les franges de l’Enfer, et que ses routes coupées conduisaient naguère au temple du Seigneur de l’Hebdomade, Père du Chagrin.

L’idée, puérile, semblait parfois si plausible que c’en était gênant. Comme ce soir. Nico s’approcha de la porte d’un bâtiment appelé Desktop Solutions d’un pas aussi lent que sa fierté le lui permettait. L’enseigne, d’un graphisme disgracieux, ne signifiait rien pour lui. « Solutions de dessus de table. » Les mots n’avaient aucun rapport les uns avec les autres. Il s’était déjà retrouvé confronté au même problème. « Cheveux unisexes » et « Cité des circuits » promettaient aussi l’impossible ou l’absurde. Les articles exposés en devanture, des boîtes grises et laides, ressemblaient à des postes de télévision miniatures.

Il dégaina. Un sentiment d’irréalité l’envahit tandis qu’il poussait la porte – déverrouillée. Dieu merci – et qu’il se campait en position de tir, pistolet dans la main droite, torche dans la gauche. Tu rêves, se dit-il. Tu dors dans ton baraquement. Il espérait déjà se réveiller.

Voyant une silhouette émaciée s’accroupir à l’abri d’un comptoir, il reprit ses esprits. Il s’approcha, en songeant qu’il aurait aimé avoir quelqu’un avec lui, même Mueller ; mais son supérieur et les renforts n’allaient sans doute plus tarder. Il s’avança assez pour voir l’homme désarmé blotti dans son recoin, et il allait lui ordonner de se lever quand une autre silhouette surgit au fond de l’échoppe, un pied-de-biche à la main. Nico pointa sa torche sur lui. Le nouveau venu cligna des yeux et se détourna.

L’index de Nico se crispa sur la détente. Il n’avait pas eu l’intention de faire feu, ça lui avait échappé. Il avait participé à l’événement sans en être la cause. L’homme était blessé. L’homme tombait. Nico, stupéfait, avança encore d’un pas. L’homme était inconscient. Son ami s’interposait, penché sur lui, fixant l’intrus de ses yeux écarquillés.

— Ne bougez pas, dit Nico.

— Ne tirez pas, supplia l’autre.

Le soldat tremblait, mais maintint le pistolet braqué, tout en se demandant où était Mueller. Il avait bien dû entendre la détonation ? Qu’est-ce qui le retardait ?

Alors une énorme déflagration retentit derrière lui, une lumière vive parut drainer le monde de ses couleurs, et la vitrine éclata en un millier de fragments.

Nico Bourgoint sentit les éclats de verre lui entailler le dos, les bras. Il virevolta et, de saisissement, lâcha son arme : de l’autre côté de la rue, le Seigneur de l’Hebdomade s’élevait, tel un pilier de feu.

Dex reprit ses esprits dans la ruelle, agrippant l’épaule d’Howard de son bras valide tandis que ses pieds semblaient avancer de leur propre initiative.