— Bon. N’hésitez pas à vous faire porter pâle. (Hoskins soupira.) De toute façon, on n’en a plus pour longtemps. J’ai la triste et nette impression de gérer un magasin en faillite.
La classe était aussi glaciale que le reste du bâtiment. Dex, qui avait oublié ses notes, doutait de ses aptitudes à tenir un discours cohérent. Lorsque ses premiers élèves, emmitouflés dans des manteaux élimés, entrèrent en traînant les pieds, il décréta une heure d’étude et leur assigna un chapitre à lire – trois pages de polycop sur les États-Unis pendant la Première Guerre mondiale.
— Quand vous aurez fini, vous pourrez parler entre vous.
Le temps passa. Assis à son bureau, Dex faisait semblant de corriger des copies. Les devoirs étaient bien là, entassés, et il veillait à tourner une page de temps en temps, mais il ne comprenait rien. Les signes manuscrits ou tapés à la machine avaient décidé de vivre leur vie ; ils planaient sur la page tels des ballons aux amarres rompues.
Il résistait à une envie pressante de poser la tête sur ses bras croisés et de dormir mais, vers la fin de la deuxième heure, il piquait du nez. Quand la cloche sonna, il sursauta. Plusieurs élèves le dévisagèrent d’un drôle d’air en sortant. Shelda Burmeister, une fille studieuse au pull turquoise démaillé et aux verres correcteurs puissants, s’immobilisa devant son bureau, le temps que la classe se vide.
— Monsieur Graham ?
— Oui. (Il eut toutes les peines du monde à lever les yeux sur elle.) Qu’est-ce qu’il y a, Shelda ?
— Je crois que vous vous êtes coupé.
Suivant la direction de son regard, il baissa les yeux. Du sang avait goutté le long de son bras et débordé du parement de son manteau pour former une petite flaque sur le Formica. Il en estima la quantité à une cuillerée.
— On dirait, oui. Que j’ai dû me couper. Merci, Shelda.
— Vous êtes sûr que ça ira ?
— Bien sûr. Ne crains rien.
Elle sortit. Il se leva. Le goutte-à-goutte devint un filet. Il sentait sa moiteur déplaisante. Tenant sa manche fermée, il se dirigea vers la porte. Se nettoyer aux toilettes des profs, changer le bandage…
La porte s’ouvrit avant qu’il ne l’atteigne. Linneth Stone, toute pimpante et radieuse dans sa jupe grise et son chemisier blanc, entra dans la salle. Il la fixa, l’esprit confus.
— Dex ? Je sais que nous n’avions pas rendez-vous. Mais comme je disposais de tout l’après-midi, je me disais… Dex ? Seigneur, que vous est-il arrivé ?
Il tombait. Elle le rattrapa et l’allongea à même le sol. Il vit du sang sur le chemisier et voulut s’excuser. Je suis navré, pensa-t-il. Mais Linneth, la classe, le lycée, tout se fondit dans une nuit soudaine.
DEUXIÈME PARTIE
MYSTERIUM TREMENDAE
Le passé engendre le présent.
D’après les lois de la thermodynamique, rien ne se crée, rien ne se meurt, tout se transforme. Dans la matrice, nous revivons l’évolution. L’histoire de l’espèce est gravée en chacune de nos cellules.
Mais ce processus suit nécessairement les diktats de la loi naturelle – pour l’évolution de l’univers comme pour celle de la vie. Chaque composante de notre réalité est devenue, durant la première nanoseconde de la singularité primordiale, une implication qui avait simplement besoin de temps pour accéder à l’incarnation. À sa naissance, l’univers recelait la conscience, au sens où le gland recèle le chêne.
L’humanité est un sous-ensemble fractal de l’Esprit dans un Plérôme imparfait, et l’étincelle divine, apostoma theion, une braise du Big Bang. La conscience = la mécanique quantique de l’univers archaïque qui fait irruption au sein de la matière froide par l’entremise de l’humain.
Quelque chose d’indiciblement ancien soulève le monde grâce au levier que nous formons.
11
Retrouver la capitale, même pour une semaine, agirait comme un fortifiant sur Symeon Demarch. Il n’augurait rien de bon de sa réunion avec Bisonette mais, quoi qu’il pût se passer, il aurait enfin le loisir de respirer à pleines bouffées.
Il partit en camion pour Fort LeDuc, où un gros-porteur attendait sur l’aérodrome militaire. On avait équipé l’appareil d’une banquette matelassée courant tout le long de la paroi métallique, et son épine dorsale s’en ressentit aussitôt. Les quatre moteurs aux hélices gigantesques crachaient une fumée malodorante, secouaient le fuselage et assourdissaient les passagers, mais il oublia son inconfort tandis que l’avion s’élevait au-dessus d’une mer de nuages et mettait le cap à l’opposé du couchant. Il rentrait chez lui.
Il laissa son attention se focaliser sur le hublot opposé et ses pensées dériver. À moins que l’appareil ne virât sur son aile, on ne voyait qu’un ciel d’hiver dont le bleu tournait à l’encre en son zénith. Le chauffage électrique peinait, aussi le lieutenant releva-t-il le col de son veston.
La nuit était tombée lorsqu’ils entamèrent leur descente vers la capitale dont on ne voyait que les lumières. Demarch retrouva alors son entrain. Cette trame électrique, c’était un territoire qu’il connaissait comme sa poche. Il localisa les pavillons de l’Officialité du Bureau aux quelques fenêtres éclairées des bâtiments des hiérarques et aux lanternes de guet allumées dans les cours. Puis le terrain d’atterrissage s’éleva à leur rencontre.
Il quitta l’avion avec les autres passagers, des militaires du rang qui le suivirent des yeux tandis qu’il traversait l’aire d’envol pour rejoindre la voiture que le Bureau lui avait envoyée. Le chauffeur, qui ne parlait pas un mot d’anglais, s’exprimait en français, mais avec un accent très prononcé. Haïtien, sans doute. On en avait récemment importé un grand nombre, en remplacement des conscrits, pour les postes subalternes.
— Neige, dit l’homme. Bientôt, je pense.
— Certes, lui répondit Demarch, qui en resta là, ravi de s’abandonner à ses rêveries au fil des kilomètres.
On voyait peu de circulation, même dans les venelles où se trouvaient les maisons de tolérance sacrales. Mais l’heure était tardive, et on rationnait le gasoil. On croisait davantage de véhicules à chevaux. Dorothéa, dans une de ses lettres, parlait d’une pénurie de sucre. On manquait de tout. La campagne n’avait cependant guère changé, surtout ici, loin du centre. Des poteaux télégraphiques bordaient la route pavée et le froid exacerbait l’odeur âcre de tourbe brûlée.
L’élan de plaisir qu’il éprouva à la vue de sa maison le surprit. Face aux immenses domaines des censeurs, c’était une humble demeure, mais il la trouvait spacieuse et vénérable. Elle avait appartenu à l’un des oncles de sa femme, et les Saussère n’avaient fait que la leur prêter à l’occasion de sa nomination. Mais il y vivait depuis dix ans ; s’il possédait un foyer, c’était celui-ci.
Il remercia le chauffeur et gravit d’un pas alerte les degrés de pierre menant à la porte, qui s’ouvrit avant qu’il n’eût posé la main sur la poignée. Dorothéa, parfaite dans le halo des lampes, se découpa dans l’encadrement et l’invita du geste à entrer. Le crucifix en argent monté en épingle sur son corset brillait de mille feux. Il l’étreignit et elle lui offrit sa joue poudrée.
Christof l’observait, dissimulé derrière la rampe, les sourcils froncés. Il se montrait toujours timide en présence de Demarch, qu’il supportait mal de voir si peu. Mais c’était le lot commun aux enfants des familles du Bureau.