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Il frissonna sous un souffle d’air frais venu de la fenêtre. Il l’avait ouverte ? Les rideaux s’agitaient devant un ciel de porcelaine bleue. La journée était calme, sans autre bruit que le caquetage des oies du Canada sous les pontons.

Il se mit debout, lentement, et vit Evelyn recroquevillée dans une fausse position, sous un amas de draps, la main traînant par terre. Routarde gisait en travers de ses pieds.

Il avait bu ? Oui, ou non ? Il éprouvait les sensations familières – le malheur qui guette, les mauvais présages de la nuit prêts à se dévider dans sa tête.

Alors il se tourna vers le lac. Ah, merde, oui – l’usine d’armement.

Il se souvint des rais de lumière poignardant la voûte étoilée, du carrousel de la pièce autour de lui.

Le Merced était tranquille. Les pontons luisaient sous un soleil voilé. Les mâts des bateaux de plaisance dansaient au gré de la houle. Et derrière les pins qui se pressaient à l’autre bout du lac, un panache de fumée montait de l’ancienne réserve ojibwa.

Dex darda son regard dans cette direction tout en essayant de jauger la situation. Le souvenir de Tchernobyl lui revint. À l’évidence, il y avait eu un accident. Ce qu’il avait vu, sans être une explosion nucléaire, pouvait se révéler tout aussi catastrophique – la fusion du cœur d’un réacteur, par exemple. La fumée décrivait des cercles paresseux. Comme le vent soufflait de l’ouest vers le laboratoire, la ville n’avait rien à craindre des retombées. Du moins aujourd’hui.

Jamais une explosion n’expliquerait six ou sept heures d’inconscience. Et son cas n’était pas isolé. Beacon Road vide, sauf pour une volée d’étourneaux. Quais et passerelles déserts sous le soleil. Ni plaisanciers ni pêcheurs.

Pris de peur, il fit volte-face.

— Evelyn ? Ev, tu es réveillée ?

À son immense soulagement, elle frémit, soupira. Cilla devant l’éclat du jour.

— Dex. (Elle se racla la gorge, bâilla.) Ferme le rideau.

— Faut se lever, Evie.

— Hein ? (Calée sur un coude, elle plissa les paupières pour lire l’heure.) Merde, le petit déjeuner ! (Elle se leva, flageolant sur ses jambes, et passa sa robe de chambre.) Je sais que j’ai mis la sonnerie ! On doit crever de faim, ici !

Le réveil était un vieux modèle à clé. Elle l’a peut-être remonté, se dit Dex. Il a aussi bien pu ne pas se déclencher que sonner sans qu’on l’entende.

Et si on allait mourir d’irradiation ? Comment savoir ? On vomit ? Il était courbatu – après tout, il avait dormi par terre. Mais malade ? Non.

Evelyn se précipita dans la salle de bains et en ressortit aussitôt, perplexe.

— Plus de lumière, là-dedans.

Il appuya sur le commutateur de la chambre. Aucun résultat.

— Les fusibles, dit-elle, songeuse. Ou une coupure… Qu’est-ce que tu as, Dex ? Si tu voyais ta tête ! (Elle fronça les sourcils.) Tu étais à la fenêtre hier soir, non ? Je me rappelle, maintenant. Tu as laissé entrer Routarde…

Il acquiesça.

— J’ai vu un éclair, reprit-elle. Un orage magnétique ? La foudre a pu tomber sur le transformateur de la mairie. La dernière fois, on est restés six heures dans le noir.

Pour toute réponse, il la prit par le bras, l’amena devant la fenêtre. Elle s’abrita les yeux pour observer l’autre rive.

— Ça vient de l’usine d’armement, dit-il. Et la foudre n’y est pour rien, Ev. Je parierais plutôt pour une explosion.

— C’est pour ça qu’il n’y a plus de courant ?

Sa voix prenait un ton craintif. Elle crispa ses doigts sur les siens.

— Qui sait ? En tout cas, le vent refoule la fumée. C’est bien.

— Et la sirène ? Elle se déclenche, en cas d’incendie, non ?

— Les pompiers sont peut-être déjà sur place.

— Je n’ai rien entendu. La caserne est à côté. La sirène me réveille toujours. Tu l’as entendue, toi ?

— Non.

— C’est trop calme, Dex. Ça m’inquiète.

— Occupons-nous du petit déjeuner. Et si on écoutait le transistor, dans la cuisine ? Il marche sur piles.

Elle sembla réfléchir à sa suggestion et la juger acceptable… faute de mieux.

— On a tous faim, j’imagine. Bon. Je finis de m’habiller.

On était hors saison. Mme Friedel partie, Howard Poole restait le seul pensionnaire – et il n’était pas descendu.

Evelyn inspecta sa cuisine. Four, électrique. Frigo, déjà tiède.

— On en est réduits aux céréales. Jusqu’à ce que le lait tourne.

Dex trouva le Panasonic dans le placard à fournitures. Les piles n’étaient plus neuves, mais ça marcherait peut-être. Il le posa sur la table, déploya l’antenne et l’alluma.

Un crépitement de parasites retentit sur la fréquence de W.Q.X.B. Les piles étaient bonnes, mais le relais de Coby, cent kilomètres à l’est, restait muet. La station émettrice la plus proche se trouvait à Port Auburn. Ni Evelyn ni lui n’aimaient sa country à tout crin. Il faudra bien s’en contenter, se dit-il. Il tourna le bouton de recherche.

Rien.

— Elle doit être bousillée, dit Evelyn.

Il n’y croyait guère, mais sinon ? Dix ans auparavant, il aurait envisagé la guerre totale, l’apocalypse tant redoutée, la destruction du reste du monde. Le cas de figure semblait dépassé. Même si un Russe enfonçait un vieux bouton rouge, la civilisation survivrait. Jamais une bombe ne détruirait Port Auburn ni n’empêcherait sa station d’émettre.

Un accident au laboratoire de Two Rivers, un transistor grillé dans un poste. Il aurait voulu relier les deux, mais il n’y arrivait pas.

Il tournait toujours le bouton quand Howard Poole entra. T-shirt blanc, jean du dimanche déchiré au genou, expression de confusion somnolente.

— J’ai dû louper le petit déj’.

— Céréales froides, et on allait commencer, dit Evelyn d’une voix pétulante. Il n’y a plus d’électricité, au fait. Vous avez peut-être remarqué.

— Un problème à l’usine d’armement, intervint Dex, retenant aussitôt l’attention du jeune homme.

— Quel genre ?

— Comme une explosion cette nuit, d’après ce que j’ai vu d’en haut. Il y a de la fumée. La ville dort encore et la radio est muette.

Howard s’attabla. Il semblait avoir du mal à assimiler la nouvelle.

— Merde. Le feu au labo ?

— Oui, je crois.

— Merde.

À ce moment-là, Dex capta une voix masculine, ténue, noyée sous les parasites. Il monta le son sans résultat probant.

— Pose-le sur le frigo, dit Evelyn. Il marche toujours mieux ainsi.

Il s’exécuta. La réception s’améliora quelque peu, mais le signal se perdait et revenait sans cesse.

Soudain l’émission devint audible, puis disparut pour de bon. Dex éteignit le poste.

— Quelqu’un a compris ? demanda Evelyn.

— Peut-être un flash, répondit Howard avec prudence.

— Ou un feuilleton radiophonique, dit Evelyn. C’est ce qu’il m’a semblé.

Dex secoua la tête.

— La radio n’en diffuse plus depuis 1950. Il a raison. C’était un bulletin d’informations.

— Mais… (Evelyn eut un petit rire perplexe.) J’ai cru que le présentateur parlait des Espagnols. D’une guerre avec les Espagnols.