Linneth devinait qu’un changement graduel dont elle ne jaugeait ni le degré ni la nature s’opérait en elle. Ouvrant une porte familière, elle avait trouvé un paysage étranger.
Le processus avait débuté avec son arrivée dans cette ville impossible, ou avec l’intrusion chez elle du proctor Symeon Demarch, mais l’axe et l’emblème de cette mutation n’étaient autres que Dexter Graham – l’homme, et les qualités qu’elle décelait en lui : scepticisme, bravoure, défiance.
Elle avait cru tout d’abord qu’il se contentait d’incarner des vertus américaines courantes, mais la preuve du contraire abondait. À la lecture des journaux et des magazines, elle trouvait ce monde fougueux, mais vulgaire, et surtout obsédé par la mode, en politique comme ailleurs, mode qui, à son avis, n’était que le masque du Conformisme maquillé aux couleurs du carnaval. Dexter Graham échappait à toutes ces conventions. Il semblait peser tout ce qu’elle lui disait, ses mots, sa seule présence, sur une balance invisible. Il avait le port d’un juge, sans le côté impérieux ou terrible. Jamais il ne se considérait au-dessus des lois qu’il édictait. Il avait jadis dû rendre un verdict envers sa propre personne, et Linneth sentait que cet arbitrage n’avait rien eu de clément.
À l’évidence, elle aurait dû le livrer aux soldats au vu de sa blessure. Mais quand elle l’envisagea, elle se rappela un passage du livre qu’il lui avait donné, Les aventures de Huckleberry Finn, de M. Mark Twain. Elle avait eu bien du mal à le déchiffrer, mais un des pivots de l’intrigue se situait au moment où Huck se demandait s’il devait dénoncer aux autorités son ami, le nègre Jim. Selon les canons de l’époque, c’était la meilleure attitude à adopter. On lui avait dit qu’encourager un esclave en fuite lui vaudrait d’aller en enfer pour subir un tourment indicible. Néanmoins, Huck aidait son ami. Si cela signifiait aller en enfer, tant pis.
J’irai en enfer, alors, se dit Linneth.
Le flacon tressautait dans la poche de son manteau tandis qu’elle s’enfonçait au cœur de la pénombre. L’électricité étant coupée en représailles, il n’y aurait pas d’éclairage public. On avait doublé les patrouilles, mais la neige les ralentirait.
Pour éviter les soupçons, elle dîna au commissariat, d’un ragoût de bœuf au bouillon clairet et de tranches d’un pain consistant tartiné de graisse de rognon. Puis elle se rendit dans l’aile civile du Blue View Motel, dont elle informa les pions gardant le vestibule qu’elle comptait écrire et souhaitait n’être dérangée sous aucun prétexte. Elle gagna sa chambre, alluma une lampe, ferma les rideaux. Lorsqu’ils se retirèrent dans le salon pour fumer leurs pipes malodorantes, elle se faufila par une porte latérale. Sa hâte à suivre les rues désertes que balayait le vent nocturne lui valut deux chutes. Quand elle atteignit l’appartement de Dexter Graham, la cloche de l’église sonnait le couvre-feu.
Elle lui donna de la sulfanilamide et de l’aspirine et resta près de lui toute la nuit. Quand il dormait, elle dormait sur le sofa à l’autre bout de la pièce. Quand il s’éveillait, en proie au délire ou secoué de spasmes, elle baignait son front d’un linge humide.
Elle savait le danger que constituait sa présence ici, pour elle comme pour Dex. Les proctors avaient tout des insectes venimeux – inoffensifs quand on les laisse tranquilles dans leur nid, mortels quand on les dérange. Elle se souvenait du jour où ils avaient arrêté sa mère, avant de l’envoyer, elle, aux Renonciatrices ; la peur ancienne remontait des égouts de sa mémoire comme l’eau d’une inondation.
Rafraîchir Dexter Graham lui permettait d’admirer son beau visage. Elle n’appliquait guère le terme « beau » ou « laid » aux hommes qu’elle côtoyait. Ils étaient des menaces ou des opportunités, rarement des amis ou des amants. Le mot amant lui semblait salace, même dans l’intimité de ses pensées. Son dernier « amant », pour ainsi dire, était Campo, qu’elle avait connu voilà bien longtemps, dans sa prime jeunesse, avant la proclamation des lois d’idolâtrie. Son père avait emmené la famille à la messe civique annuelle, à Rome. On décorait le temple d’Apollon de guirlandes de fleurs, et l’évêque de la ville donnait les oracles des Pythonisses en hexamètres latins. Linneth avait assisté au rituel avec ennui et aux sacrifices des animaux avec dégoût. Elle évitait les services religieux pour se cantonner au paradeisos où logeaient les visiteurs étrangers – c’est du moins ce qu’elle promettait à ses parents. En fait, elle s’en échappait tous les matins pour découvrir le bus et le train suspendu ; et elle rencontra Campo, un jeune Égyptien venu lui aussi en pèlerinage avec sa famille. Ils dépensaient leur peu d’argent de poche en billets de tram, en visites au zoo, en boissons au café. Il lui racontait Alexandrie, elle lui racontait New York. Au paradeisos, dans le secret de sa chambre à lui, ils se déshabillaient l’un l’autre. Campo, son premier et dernier amant. Après la fin des rites, sa mère, sur l’immense paquebot à vapeur Sardinia en partance pour New York Harbor, interpréta ses silences et ses moues.
— Il arrive qu’on rencontre Pan là où on ne l’attend pas, dit-elle avec un sourire oblique. Tu n’as pas trouvé belles ces fontaines ? (Si, sans doute.) Et ces chœurs ? (Ah oui.) Et ces fleurs, ces parfums, ces prêtresses sur l’axone ? (Si.) Et ce jeune Africain avec lequel nous t’avons vu ?
Linneth songea qu’il devait être beau, lui aussi.
Elle se remémora cette croisière ensoleillée sur l’océan Atlantique dont les franges d’écume traînaient dans le sillage du paquebot. Au large des Grands Bancs, elle avait vu flotter des montagnes de glace, bleues comme un azur d’été. La nuit, les constellations tournaient dans le ciel comme des roues de moulin.
Puis sa vie avait changé. Les proctors l’avaient envoyée terminer sa scolarité chez les Renonciatrices, en leur retraite de pierre grise à Utica (la ville proche de New York, et non la cité grecque). La neige au lieu de l’astre du jour qu’aimait tant Apollon. Elle portait une robe grise balayant le sol et on lui inculquait la panoplie chrétienne des dieux, des Archontes, des Démiurges et des apôtres austères. Elle n’avait jamais eu d’autre amant après Campo, qui sentait si bon le cèdre et la cannelle.
De sa prime enfance, elle se rappelait aussi une phrase de sa mère :
— Le dieu qui vit dans la forêt vit dans ton cœur et dans ton ventre.
Elle se demanda si sa poursuite éperdue du savoir, si son invasion de forteresses masculines telles les bibliothèques ne traduisaient pas en réalité une quête de ce dieu mis hors la loi ; une quête conduite dans les mythes, les villages, les clairières, les lieux sacrés. Campo, Pan et le Rameau d’Or, se dit-elle. Tout ce que nous adorions, que nous aurions dû adorer ou que nous avons oublié d’adorer.
Elle s’occupa de Dexter Graham, confit dans sa fièvre, tandis que la neige tombait du ciel noir.
Au bout d’une journée, il se réveilla et put absorber le bol de soupe que Linneth avait mis à chauffer sur une bougie de cire. Il était maigre sous les nombreuses couvertures (elle le lavait d’une éponge et changeait souvent son bandage), et elle constata que la blessure et la fièvre avaient lourdement diminué ses forces et sa vitalité.