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Le vendredi soir, Luke leur rendit de nouveau visite. Il apportait du riz et une demi-livre de bœuf haché trop gras, plus l’inévitable quart de litre de son whisky de contrebande. La mère de Clifford prépara aussitôt le dîner. L’alcool, elle le déposa au fond du comptoir, près du four à micro-ondes, avec la même révérence pour la petite bouteille que pour une relique de la Vraie Croix.

Il mangea de bon appétit, malgré la conversation tendue et sporadique. Comme d’habitude, ça s’améliora dès qu’il quitta la pièce. On l’envoyait toujours dans sa chambre après le dîner. Il s’arrêtait au milieu de l’escalier – assez près de la cuisine pour entendre ce qui se disait ; assez près de la chambre pour décamper sans risque s’ils se levaient de table. Parfois, les propos que sa mère tenait à Luke, ou Luke à sa mère, l’étonnaient ou le faisaient rougir. Sa mère lui semblait alors une personne très différente, une inconnue dotée d’une histoire secrète et d’un vocabulaire nouveau. Le soldat l’appelait Ellen, ce qui mettait Clifford mal à l’aise. Jamais il n’avait pensé à sa mère comme à une certaine « Ellen ». Plus elle buvait, plus elle disait de gros mots. Du genre « Putain ! » ou « Ah, merde ! ». Et il cillait, quand ça arrivait.

Luke buvait aussi, en ménageant de longues pauses pour parler de son boulot. Le désastre de Beacon Street aurait dû guérir Clifford de sa manie de l’espionnage. Avec le scanner, ça avait bien failli causer sa mort. Mais il continuait d’écouter Luke. Sans savoir pourquoi. C’était nécessaire.

Comme ce soir. Le soldat parlait de tous ces bulldozers venus de Fort LeDuc, et du travail qu’ils faisaient en bordure de la ville.

Le mardi, premier jour de distribution alimentaire après le rétablissement de l’électricité, il offrit d’aller chercher les rations. Sa mère accepta, ce qui n’avait rien d’étonnant. Au mieux, elle quittait rarement la maison. Au pire, elle restait enfermée dans sa chambre toute la journée.

Dehors, il faisait froid et humide. À midi, le soleil pâlot parvenait tout juste à fondre la couche supérieure de neige fraîche et à emplir les caniveaux d’eau glacée. Clifford passa le trajet à essayer d’imprimer des empreintes parfaites dans la croûte de neige. S’il posait le pied bien à plat, sa semelle sculptait un moule à gaufre.

Il portait un sac où ranger les provisions, et un autre en plastique, où il avait mis le scanner dans son carton d’origine et qu’il plaquait sous son manteau, en espérant que personne ne le remarquerait.

Au dépôt, on lui donna la ration familiale de pain et de fromage. Puis il traversa la rue pour se planter sous l’auvent du Bon Secours de Two Rivers, une petite boutique (fermée) d’objets d’occasion vendus au profit d’œuvres charitables. La file s’étirait en progressant à une allure d’escargot. Les gens avaient l’air malheureux et beaucoup trop maigres. Quelques-uns semblaient malades. La semaine de froid avait été dure, lui avait dit sa mère. Il dévisageait les hommes qui prenaient leur tour. Est-ce qu’il reconnaîtrait celui qu’il cherchait ? Pourvu que oui. Mais l’attente était de plus en plus rude. Il ne sentait plus ses orteils dans ses bottes, et il avait le nez qui coulait à cause du froid.

La file comptait jusqu’à vingt personnes, puis diminua à mesure que les ombres s’allongeaient. Les soldats chargés de la distribution se fatiguaient. Ils poinçonnaient les cartes de rationnement sans les regarder et s’interrompaient de temps en temps pour retirer leurs gants et souffler sur leurs mains en coupe. Il s’apprêtait à rentrer, déçu, quand il vit l’homme qu’il voulait retrouver.

L’autre était maigre, plus maigre que Clifford n’en gardait le souvenir, mais c’était bien lui. Il se plaça au bout de la file, attendit son tour, présenta sa carte, ouvrit un sac en tissu tout sale pour emporter le pain et le fromage, puis il se détourna et partit face au vent, tête baissée.

Prenant ses provisions d’une main, le scanner de l’autre, Clifford le suivit vers Commercial et River.

Après un chemin plein de détours entre les pavillons en bois des quartiers ouest, l’homme pénétra dans une maison miteuse. Sur le trottoir, le garçon hésita. Un banc de nuages masquait le soleil, et l’eau de ruissellement gelait dans les caniveaux. Une pellicule de glace recouvrait la chaussée.

Il alla à la porte d’entrée et frappa.

Howard Poole ouvrit, et lui jeta un coup d’œil surpris depuis le couloir plongé dans l’obscurité. Le panache de son souffle resta en suspension comme une plume.

Clifford voulait une certitude.

— Vous êtes le type de l’autre fois, sur la butte au-dessus de l’usine d’armement. Howard.

Un hochement de tête.

— Et toi, tu es Clifford. Je me rappelle. (Il parcourut du regard la cour enneigée.) Tu m’as suivi ?

— Oui.

— Mais tu es seul, non ?

— Si.

— Il te faut quelque chose ? Tu as besoin d’aide ?

— Non. Je vous ai apporté un truc.

— Eh bien, entre.

Une fois dans la cuisine à peine tiède, Clifford sortit le scanner de son sac et le posa sur la table, puis il expliqua la façon dont l’appareil fonctionnait et précisa la fréquence sur laquelle on entendait parler les soldats. Il passa sous silence l’épisode de la station Gulf. Même Howard ne devait jamais le savoir.

Celui-ci accepta le présent avec gravité, affirmant qu’il lui trouverait sans doute une utilité un jour ou l’autre.

— Tu veux à boire ? poursuivit-il. J’ai du lait en poudre. Et du cacao. Je pourrais préparer un chocolat chaud.

Clifford, tenté, secoua pourtant la tête.

— Faut que je rentre. Mais il y a autre chose. Vous vous souvenez de ce que je vous ai raconté sur Luke ?

— Luke ?

— Le soldat que voit ma mère.

— Oh. Oui.

— Il dit que les proctors ont amené plein de bulldozers de Fort LeDuc. De tronçonneuses et de débroussailleuses, aussi. Ils les utilisent autour de la ville, ils suivent la frontière, vous savez, entre notre territoire et le leur – tout le long du cercle. Ils coupent les arbres, ils creusent. C’est un gros projet. Chez moi, on les entend du bout de Coldwater Road.

Les yeux écarquillés derrière ses lunettes rafistolées avec du sparadrap, Howard semblait très impressionné.

— Luke t’a dit à quoi ça servait ?

— Il dit qu’il sait pas et que les proctors en parlent pas… mais on dirait un immense coupe-feu.

Le gamin repartit dans le soir tombant. Howard aurait aimé avertir Dex, mais le couvre-feu approchait, et une visite restait dangereuse de toute façon. Il ferma la porte. Demain, peut-être.

Au bout de plusieurs mois, il hésitait toujours à allumer une lampe. Mais ce soir, il allait se le permettre. Après une semaine de froid et d’obscurité, il se sentait seul, plus seul qu’à l’automne. Échoué sur un rivage inconnu. Il avait encore l’impression d’être un intrus dans cette maison.

Il monta dans le bureau de Paul Cantwell et chargea les cinquante dernières pages de l’annuaire des comtés de Bayard et de Buchanan dans le Hewlett-Packard P.C. Ayant dû se résigner à interrompre son travail pendant la coupure de courant, puis cet après-midi, pour aller chercher ses quelques rations, il en terminait avec plus d’angoisse que d’excitation. Cette expérience pour laquelle il avait tant risqué – sa vie, celle de son ami – pouvait se révéler aussi éphémère que l’avait prédit Dex. Il avait construit un palais de conjectures, dont la structure délicate risquait fort de s’écrouler sous le poids du réel.

Le numéro que Stern lui avait donné n’apparaissait pas dans les cent premières pages de l’annuaire – sauf si le lecteur optique l’avait mal traduit ou si le logiciel utilisé comportait une erreur. Peu probable. Simplement, il figurait plus loin… ou sur la liste rouge.