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Il acheva de charger l’annuaire et lança la recherche. Le disque dur crépita dans le silence.

Un bref instant plus tard, la machine afficha son succès aussi prosaïquement qu’elle affichait ses échecs. Le numéro réapparut sur fond bleu. À sa gauche, un nom, une adresse.

WINTERMEYER, R. 1230 HALTON ROAD, TWO RIVERS.

À trois rues de là.

Il passa une nuit blanche, l’esprit encombré de souvenirs de Stern et d’une image qui revenait sans cesse : le physicien, fidèle à l’austérité promise par la consonance de son nom, les yeux noirs pénétrants, les lèvres retroussées sous sa barbe bouclée. Généreux, mais mystérieux. Howard lui avait parlé à de nombreuses reprises durant sa vie, et chérissait chacune de ces conversations, mais connaissait-il l’homme lui-même ? Le peu qu’il savait venait de sa mère : elle ébauchait le portrait d’un Stern énigmatique qui, selon elle, « essayait de se séparer de l’espèce humaine ».

Au matin, il gagna Halton Road avec un mélange de peur et d’espoir.

La maison n’avait rien de spécial : deux étages, attenante à sa voisine, la façade revêtue d’aluminium rose. La pelouse minuscule et l’allée latérale disparaissaient sous la neige ; une poubelle émergeait d’une congère. Quelqu’un avait dégagé un passage sinueux jusqu’à la porte d’entrée. Une des fenêtres du rez-de-chaussée laissait filtrer de la lumière.

Il appuya sur la sonnette, l’entendit tinter.

Une femme ouvrit. La cinquantaine. Mince, déliée, longs cheveux gris dénoués. Elle le toisa du regard circonspect que tout le monde, désormais, réservait aux inconnus.

— Vous êtes R. Wintermeyer ? demanda-t-il.

— Ruth. « R », c’est pour ma feuille d’impôts. (Elle plissa les paupières.) Votre tête me dit quelque chose.

— Howard Poole. Le neveu d’Alan Stern.

Elle ouvrit grands les yeux et recula d’un pas.

— Mon Dieu. Et vous lui ressemblez. Il parlait souvent de vous, bien sûr, mais je croyais…

— Oui ?

— Vous savez. Je vous croyais mort au labo.

— Non. Je n’y étais pas. Ils n’avaient pas pu me trouver de chambre. Je logeais en ville, ce soir-là.

Il se haussa un peu sur la pointe des pieds pour jeter un coup d’œil dans le vestibule.

— Eh bien, entrez, je vous en prie, dit-elle.

L’air chaud l’enveloppa comme un cocon. Il essayait de réprimer sa curiosité, mais son regard cherchait un indice de la présence de Stern. Mobilier de salon (divan, table basse, bibliothèque) simple, mais bien entretenu. Un livre retourné en position ouverte sur un fauteuil. Impossible de déchiffrer le titre.

— Mon oncle est là ?

Ruth s’attarda à le dévisager.

— Vous vous attendiez à le voir ?

— Il m’a donné le numéro de téléphone sans l’adresse. J’ai mis du temps à vous retrouver.

— Howard… votre oncle est mort. Comme tout le monde au labo, ce fameux soir. Je suis navrée. Je croyais que vous… Il passait souvent la nuit chez moi, mais il avait un travail, une expérience importante en cours… Vous pensiez vraiment qu’il serait ici, après tout ce temps ?

Il en avait le souffle coupé.

— J’étais tellement sûr…

— Pourquoi ?

Il haussa les épaules.

— Une intuition.

Elle le dévisagea encore plus longuement.

— Moi aussi, j’ai cette impression. Asseyez-vous, je vous prie. Un peu de café ? Je crois qu’on a beaucoup de choses à se dire.

14

Le clergé de Two Rivers avait réagi aux événements par la création d’un comité œcuménique temporaire représentant les sept Églises chrétiennes et les deux synagogues locales, qui siégeait deux fois par mois dans la cave de Brad Congreve.

Ce pasteur luthérien était fier de son œuvre. Il avait su rassembler en délégation tous les cultes de la ville, exception faite des Témoins de Jéhovah ainsi que du temple bouddhiste du Vedanta qui concernait en tout et pour tout Annie Stoller et ses amies adeptes du New Age disposées à s’asseoir en tailleur dans la réserve de la boutique d’entraide que tenait ladite Annie. Ces Églises n’avaient pas toujours coexisté en bonne harmonie – il fallait des efforts pour voir les baptistes discuter avec les unitariens, par exemple – mais toutes se trouvaient confrontées au même péril dans ce nouveau monde si étrange.

Leur foi avait certes été mise à rude épreuve. Congreve croyait comprendre ce qu’avaient éprouvé les Incas devant un Pizarre entrant dans leur ville toutes bannières déployées – le sentiment d’un destin funeste. Ici, le christianisme suivait une doctrine inimaginable – même le monothéisme était battu en brèche ! Le Dieu des proctors présidait une cosmogonie aussi peuplée que le championnat national de football américain, et Jésus n’y était qu’un des joueurs principaux. Pis que tout, ces faux chrétiens étaient nombreux et bien armés.

L’autorisation de poursuivre les services religieux émise par Symeon Demarch avait remonté le moral des citadins, mais Congreve ne s’en laissait pas conter. S’il ne mourait pas martyr, il s’attendait à être un jour ou l’autre le dernier luthérien vivant. L’histoire elle-même ne viendrait plus à son secours. Du passé, on avait fait table rase.

Le seul élément de son existence à subsister intact, c’était sa croyance aux miracles.

Entre-temps, il continuait de rassembler la communauté pastorale et il tâchait d’imposer à tous une certaine dignité. Les participants se perdaient en conjectures sur l’explosion de la station Gulf et les curieux phénomènes auxquels certains témoins avaient assisté. Des signes dans le ciel. Ouvrant la réunion, il se garda d’inscrire le sujet à l’ordre du jour. Ça ne servirait à rien d’en discuter, sinon à étaler les désaccords.

Il choisit donc de soulever le problème plus immédiat et plus pratique des décorations de Noël. Le courant devait être rétabli au début de la semaine suivante, et c’était déjà le 1er décembre – on se serait cru en janvier, avec cette neige. Son groupe de jeunes voulait tendre des guirlandes électriques au-dessus de la pelouse de l’église. De l’avis de Congreve, tout le monde s’en réjouirait. Mais les décorations de Noël étaient des signes manifestes d’une croyance et, comme tels, devaient être soumis à l’approbation préalable des proctors. Le problème venait de là. En l’absence de Symeon Demarch, le responsable était un bureaucrate déplaisant du nom de Clément Delafleur. Le père Gregory, de l’église catholique, l’avait déjà contacté, et la rencontre ne s’était pas déroulée sous les meilleurs auspices, Delafleur exprimant le désir de fermer tous les lieux de culte et traitant le père Gregory d’étranger et d’idolâtre.

Mais les décorations de Noël remontaient au Moyen Age et certains habitants auraient sans doute à cœur de les sortir des cartons – pourquoi pas les églises ?

L’argument semble plausible, se dit Congreve, mais les proctors risquent de pencher pour un autre avis. Il conseilla la prudence. Le révérend Lockeed, de la Mission baptiste, déclara que ses jeunes aussi avaient envie de célébrer la fête : pouvait-on décorer le grand pin du square municipal devant la mairie à titre d’essai ? Si les proctors y trouvaient à redire, il serait toujours temps d’ôter le tout. (Pas sans éclats, songea Congreve, qui croyait connaître son homme.)

Terry Lockeed présenta sa motion. Congreve aurait préféré attendre le retour de Demarch. Pourquoi chercher les problèmes ? Mais le vote à main levée le mit en minorité.