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Les groupes luthérien et baptiste, rejoints par certains épiscopaliens et catholiques – soixante-quinze jeunes en tout –, se retrouvèrent au square municipal le samedi matin.

Le courant étant encore coupé, nul n’avait apporté de guirlandes électriques – on les ajouterait plus tard. Mais il y avait abondance de rubans et de boules, d’anges en verre filé, de diadèmes dorés et argentés ; et des mètres de brocarts, de guirlandes argentées et de pop-corn piqué sur du fil. La neige tombait doucement, et tout cet attirail trouverait place sur les branches de l’arbre. Le révérend Lockeed vint chargé d’une longue échelle, afin d’orner la cime du pin.

La décoration se poursuivit deux heures durant, malgré le froid. Une fois la dernière babiole installée, le pasteur Congreve distribua des partitions imprimées sur la ronéo des méthodistes : Douce Nuit, que devait suivre Il est né le divin enfant.

Pendant le premier chant, un véhicule militaire se gara de l’autre côté de la rue. Un soldat en sortit, seul. Il se posta pour les observer, le visage vide d’expression. Congreve se demanda s’il comprenait la cérémonie.

Le milicien resta à les surveiller, les bras croisés, sans intervenir. Devant le square, une petite foule avait contemplé la pose des ornements. Ignorant le soldat, ils applaudirent les chanteurs.

Terry Lockeed regarda le milicien, puis Congreve, en une question muette : On continue ? Une chanson de plus, se dit le pasteur. Si incident il y a, le mal est fait. Il hocha donc la tête. Le divin enfant naquit.

Soudain, la matinée touchait à sa fin. Les jeunes allèrent boire du lait chaud chez Tucker. La foule se dispersa, et le square municipal se retrouva désert, à l’exception du soldat, de l’arbre, et de la neige qui tombait.

L’arbre disparut la nuit même.

Peu avant l’aube, on le coupa, on le jeta à l’arrière d’un transport de troupes, puis au sommet du tas d’ordures qu’on brûlait jour et nuit sur le parking du 7-Eleven en bordure de la nationale. Sur son ancien emplacement, il ne resta qu’une souche dont, au matin, seule une bosse de neige révélait la présence.

La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre.

Personne ne sut qui avait lancé l’idée de la manifestation des jeunes. S’il avait dû se prononcer, Brad Congreve aurait parié pour la petite Burmeister – une fille trapue qui portait des lunettes aux verres en cul de bouteille et citait Gandhi durant la réunion dominicale. C’était tout à fait le genre de notion un peu hâtive que Shelda pouvait concevoir.

En tout cas, elle comptait parmi les douze jeunes qui se regroupèrent dans le square pour brandir des pancartes disant :

LA LIBERTÉ DE CULTE, ÇA EXISTE

et

JÉSUS NE FAIT PAS DE FAVORITISME !

Ni guides spirituels ni foule approbatrice, cette fois-ci. Ça n’avait rien d’amusant, ni d’ordinaire. C’était même très dangereux. Les curieux tournaient vivement les talons.

À l’arrivée des soldats, Shelda et ses onze concitoyens se laissèrent emmener sans résistance à l’arrière d’un transport de troupes couleur kaki. Comme autant de Gandhi en herbe, ils souhaitaient cette arrestation. D’une même voix, sans se départir de leur calme, ils en appelèrent à la conscience des miliciens. Ceux-ci, le visage de pierre, restèrent muets.

L’ennui, quand on vit avec un homme, se dit Evelyn Woodward, c’est qu’on connaît tous ses secrets.

Les lapsus et les silences, les conversations au téléphone dont on surprend une partie et dont on devine le reste, les documents entrevus sur un bureau, ces pièces reconstituaient le puzzle d’un des secrets de Symeon Demarch – fardeau trop lourd à porter, mais impossible à partager : le destin de Two Rivers. Non. Pire encore. Ne nous voilons pas la face, songea Evelyn. Le destin funeste de Two Rivers.

Une bombe atomique. Personne ne l’appelait ainsi, mais elle avait perçu les mots « nucléique » et « mégatonne » dans les discussions voilées à propos de l’avenir de la ville, cette ville impossible et contrariante.

Avec Symeon absent, la maison vide et la neige tombant sans relâche d’un ciel laineux, le secret pesait sur ses épaules au point de l’écraser. Ce devait être ça, se savoir atteint d’une maladie mortelle : elle avait beau essayer de ne pas y penser, ses pensées y revenaient toujours.

Seule consolation, il n’était pour rien dans ce projet et semblait le détester. Il n’avait jamais contredit ses supérieurs, mais la tristesse s’entendait dans sa voix. Et il était sincère en promettant de garantir la sécurité d’Evelyn. Il l’emmènerait. Jamais elle ne vivrait avec lui, il avait une femme et un fils à la capitale ; non, il lui trouverait un endroit sûr. Peut-être pourrait-elle rester sa maîtresse.

Mais, songeait-elle, que devenaient ses voisins, et Dex Graham, et l’épicier, et les gosses – tout le monde ? Comment imaginer autant de morts ? Si quelqu’un était allé à Hiroshima prévenir les habitants avant l’envoi de la bombe, personne ne l’aurait cru – l’esprit échouait à concevoir une telle idée.

Elle ne manquait pas de nourriture ; elle se protégea du froid en s’enveloppant dans des pull-overs et des couvertures, et en allumant le poêle à mazout laissé par Symeon. Mais elle ne pouvait pas bannir la nuit et, dans le noir, elle entendait de véritables cris d’horreur sous son crâne. Dormir ne servait à rien. Une nuit, elle rêva qu’elle était Hester Prynne, dans ce roman de Hawthorne, La Lettre écarlate. Mais le A brodé en rouge sur toutes ses robes signifiait Atome, et non Adultère.

Elle accueillit le rétablissement du courant comme une bénédiction mettant fin à cette semaine insupportable. Elle s’éveilla baignée de chaleur. Les couvertures ? Superflues. Il faisait bon dans toute la pièce. Des gouttes de condensation ruisselaient sur les vitres. Elle prit un petit déjeuner chaud et resta assise près du fourneau jusqu’au moment de préparer le déjeuner chaud. Puis le dîner chaud. Au soir, elle alluma les lumières pour bannir la nuit.

Le lendemain matin, comme elle ne tenait plus en place, elle décida d’aller se promener : pas dans une de ces belles robes que Symeon lui avait offertes, ce qui la désignerait à la vindicte des gens du coin, mais dans ses fringues d’antan, jean délavé, chemisier informe et gros anorak.

S’habiller ainsi, c’était remettre une ancienne mue. Les vieux vêtements renferment de vieux souvenirs. Soudain, elle se demanda ce que pouvait bien trafiquer Dex en cet instant. Mais Dex était parti quand le lieutenant avait emménagé (elle, au contraire, avait choisi de rester chez elle) ; Dex avait subi des menaces de la part des proctors ; pis que tout, Dex allait mourir dans l’explosion nucléaire (au diable cette idée atroce dont elle ne parvenait pas à se débarrasser).

Elle s’en alla par Beacon jusqu’au coin boisé de Powell Creek Park, et là, s’avisa qu’elle avait les joues rouges et les pieds gelés.

Néanmoins, l’exercice lui changeait enfin les idées. Elle se mit à fredonner. La circulation était réduite, ce qui valait mieux. Elle décida de rentrer par la mairie, un trajet qu’elle appréciait toujours en hiver, quand on ouvrait la patinoire de plein air. Si elle fuyait la glace, elle aimait pourtant voir les gens glisser en de longues courbes entrelacées, tels des êtres venus d’un monde meilleur, légers comme des anges.

La patinoire était fermée, bien sûr. Le square municipal avait sombre allure. La mairie faisait grise mine. Quant aux réverbères de l’avenue, elle leur trouva un drôle d’aspect.