— Douze mômes pendus aux réverbères de la mairie.
— Ah, oui. Je comprends.
Douze mômes pendus aux réverbères, se disait Dex en rentrant par les rues enneigées.
Douze mômes, dont certains qu’il connaissait ; dont trois de ses élèves.
Douze mômes. N’importe lequel aurait pu être son fils.
Aurait pu être David.
S’il avait vécu.
— Il ne t’a pas cru ? demanda Linneth.
Assise à la table de cuisine chez Dex, elle se réchauffait les mains sur une bouilloire de thé. Le ciel était bleu. Le vent secouait un carreau disjoint.
— Il m’a cru. Bien à contrecœur, mais il m’a cru.
— Combien de personnes compte son groupe ?
— Trente ou quarante adultes, plus leurs familles. Selon Bob Hoskins, ils ont réussi à se procurer quelques fusils de chasse et même deux ou trois armes automatiques. Stupéfiant, ce que les gens gardent dans leur cave.
— Ils espèrent s’enfuir ?
— C’est ce que je me suis laissé dire.
— J’aurais pensé qu’ils seraient plus nombreux, eu égard à la population de la ville.
— Il y a d’autres groupes comme celui-là, mais ils ne communiquent pas entre eux – et ça vaut sans doute mieux.
— Il n’empêche, trop de gens mourront.
Il acquiesça sans mot dire.
— Même les spécialistes venus d’ailleurs. Je ne crois pas qu’ils aient l’intention de nous épargner. Nous en savons trop, et nous risquerions d’en parler.
— On partira. Sauver quelques vies, ce n’est pas l’idéal, mais il faudra s’en contenter.
Il enfila son anorak.
— Où vas-tu maintenant ?
— Finir quelques trucs. Je passe voir Howard Poole.
— Laisse-moi t’accompagner.
Il réfléchit un instant.
— Il y a un blouson dans le placard. Prends-le à la place du tien. Et mets-toi une écharpe. Je n’ai aucune envie qu’on nous reconnaisse.
Une fois dans la rue, elle le prit par le bras et marcha à ses côtés, tête baissée. Menue, parfaite. Sans doute condamnée à mort, comme tous les occupants de ces maisons tranquilles, se disait Dex.
18
Howard avait trouvé tant de réponses depuis ces derniers jours qu’il se demandait comment dire quoi que ce soit à Dex.
Celui-ci, débarquant sans prévenir, amenait quelqu’un : Linneth Stone, une étrangère, mais pas un proctor.
— Tu peux parler devant elle. C’est une prof, Howard – et une titulaire.
Il la regarda.
— Quelle discipline ?
— L’ethnologie culturelle, répondit-elle.
— Oh. Les systèmes de parenté. Beurk.
— Howard est physicien, dit Dex.
— Oh, dit Linneth. Les particules atomiques. Beurk.
Mais les nouvelles importaient davantage. Il se tourna vers Dex.
— Écoute, j’ai trouvé la femme.
— Laquelle ?
— Celle chez qui Stern habitait. Elle vit à deux rues d’ici. Et elle a toutes ses notes.
— Howard, peu importe, maintenant.
— Mais si. Au contraire.
Dex échangea un regard avec Linneth, et soupira.
— Très bien. Dis-moi ce que tu as découvert.
— Stern n’était pas le seul physicien mystique, dit Howard. Prenez Einstein et son objection à la théorie des quanta, ou Schrödinger et son idée de l’unité secrète de l’esprit humain. À force d’observer le cosmos, ces questions métaphysiques – religieuses – émergent.
» Mais son obsession était encore plus étrange – hanté par Dieu depuis la plus tendre enfance, poussé par ce qu’on peut appeler une contrainte : des rêves, des visions, voire un ennui de santé passé inaperçu, tumeur, épilepsie du lobe temporal, début de schizophrénie – il avait étudié les textes sacrés, en quête d’indices de ce mystère qui lui semblait omniprésent, pressant et hors de portée… le mystère de ce qui dépasse l’entendement humain.
» Il avait cherché les réponses avec la même passion dans les écrits d’Einstein, du Talmud, de Heisenberg et de Maître Eckhart. Si la physique lui avait donné une carrière, jamais il n’avait abandonné ses livres d’ésotérisme, ni sa fascination pour la cosmogonie folle des premiers gnostiques chrétiens, mythes de la création mêlés de judaïsme, de paganisme grec et de mystères orientaux. Le mysticisme florissant de la fin de l’Empire romain lui avait fourni une métaphore féconde pour l’univers tel qu’il existait derrière le quantum et avant la création.
— Ce devait être un homme brillant, dit Linneth.
— Aveuglant. Parfois méprisant envers ses collègues. Et excentrique – toujours en jean et en T-shirt, même pour la cérémonie du Nobel. Mais il pouvait se le permettre.
— Impressionnant ?
— Oui. Ça faisait partie du personnage. Ça lui a acquis sa réputation. Et c’est sa réputation qui l’a amené ici.
— De sa part, c’est étonnant d’accepter de bosser pour le gouvernement, dit Dex.
— Il n’y tenait pas. Surtout pendant la guerre froide. En ce temps-là, mener des recherches pour le gouvernement, ça revenait à laisser choir le résultat dans un trou noir. Si ton travail est secret, tu ne peux pas publier, et si tu ne peux pas publier, ce n’est pas de la science. Mais il n’a pas su refuser leur dernière offre. Ils lui ont promis qu’il pourrait regarder tout à son aise au cœur du mystère.
Howard décrivit le fragment turc, un objet si étrange qu’il défiait la compréhension.
— Vous imaginez à quel point ses obsessions ont carburé. Le jour, il mesurait, il émettait des hypothèses prudentes et rigoureuses. La nuit, il s’installait dans son bureau chez Ruth Wintermeyer, et il délirait : le Plénum, le fragment comme artefact divin, comme débris de l’Appenoia. Son journal mêle l’autobiographie, la chronique scientifique et la folie pure. Je dirais que Stern a perdu la capacité de dissocier les faits des spéculations. C’est devenu le mysterium tremendae – l’ultime frontière de la pensée rationnelle.
— Mais, au bout du compte, dit Linneth, a-t-il découvert ce qu’était ce fameux fragment ?
— Sans aucune certitude. Il a fini par le tenir pour un bout d’un véhicule permettant de naviguer par les « trous de ver ».
— Les trous de ver ?
— Disons un dispositif capable de voyager entre univers parallèles. Mais tout ça repose sur de la physique hautement spéculative et sur ses notions plutôt folles. Il a pu démontrer un fait intéressant – que le fragment réagissait de manière imperceptible mais mesurable à la proximité d’êtres vivants, bref, savait s’il y avait quelqu’un dans le coin. Stern y a vu la preuve d’une autre de ses marottes, comme quoi la conscience est liée à la réalité de façon beaucoup plus profonde qu’on ne le pense en général. Que ce fait le prouve, c’est une autre paire de manches, bien entendu.
— Et l’accident ? demanda Dex.
— Ah. Intéressant. On ne peut pas le reconstituer à partir de ses notes, mais il parlait d’irradier le fragment pour tester ses réactions. Le résultat a dépassé toutes ses attentes. Stern a franchi un seuil.
— Et nous a amenés ici ?
— Oui.
— Tu veux dire, lui, en personne ?
— Bon, c’est un puzzle, mais toutes les pièces s’emboîtent. Le fragment réagit à sa présence – à son esprit, comme dirait mon oncle. Une énergie formidable appliquée à l’objet produit une sorte de catalyse et, d’une manière inimaginable, nous voilà transportés ici. Mais ça va plus loin. Je pense que le processus n’est pas terminé. Qu’il se poursuit.