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— Tu as bien entendu, dit Dex.

Quand la voix blasée s’était détachée des parasites, il avait saisi quelques mots, dont le premier était « annoncé ».

… annoncé des succès écrasants sur le front du Jalisco dans la guerre contre les Espagnols. Les pertes sont légères et les villes de Colima et Manzanillo contrôlées par les alliés. Dans le Bahia, les débarquements de véhicules amphibies…

Le bruit blanc avait alors englouti la voix.

— Excusez-moi, dit Howard, mais c’était quoi, ce putain d’accent ? Un croque-mort norvégien sous calmants ? Et les Espagnols ? La dernière fois qu’on leur a fait la guerre, c’était en 1898 ! C’est forcément une blague. Ou une pièce radiophonique, là je suis d’accord avec Evelyn.

— Comme pour Halloween. Ils ont programmé ce vieux truc d’Orson Welles, l’adaptation de La Guerre des mondes.

— Halloween est passé, dit Dex.

Evelyn le fusilla du regard.

— Et alors, tu trouves ça normal ? On est en guerre avec l’Espagne ?

— Je n’en sais rien. Je n’y comprends rien. Moi aussi, je me demande ce qui nous arrive, Evie. Mais n’essayons pas de nous raccrocher à la première explication venue.

— Ah, c’est ce que je fais, à ton avis ?

Elle haussait le ton. L’échange aurait viré à la dispute – du moins à l’un de ces débats acerbes nourris moins de colère que de peur – si la sirène des pompiers n’avait retenti et si deux véhicules n’étaient passés en trombe sur Beacon Road.

— Dieu merci, dit-elle. Enfin quelqu’un qui réagit.

— Une minute, murmura Howard.

Il avait comme un mauvais pressentiment.

— Les pompiers, indiqua Evelyn. Ils doivent foncer vers la réserve indienne.

— Merde, non, dit Howard.

Dex, sans comprendre, le regarda se lever et courir vers l’entrée.

À 8 heures, Dick Haldane sortit d’un sommeil troublé et vit, par la baie surplombant l’extrémité orientale du lac Merced, de la fumée monter de la réserve ojibwa.

Il était hélas chef suppléant des pompiers volontaires de Two Rivers. Le capitaine et la plupart des administrateurs se trouvaient à Détroit pour un séminaire sur la mise à jour des normes de sécurité internationales. Et il écopait d’une urgence : plus d’électricité ni de téléphone. Et, le pire de tout : plus d’eau – le réservoir des W.-C. de la salle de bains émit un dernier soupir quand il tira la chasse. Comme la ville était alimentée par un château d’eau situé au nord du comté, le problème pouvait être local… ou plus étendu, et l’idée d’un incendie se propageant faute de moyens de lutte appropriés était une de ses hantises. Obligé de réagir, Haldane sauta dans sa vieille Pontiac et roula comme un dératé jusqu’à la caserne.

Le laboratoire de recherches était censé disposer de sa propre équipe anti-incendie et personne n’avait dit à Haldane que les installations tombaient sous sa juridiction. Au contraire. Un agent du secrétariat à la Défense avait eu un long entretien avec la commission municipale d’incendie : les brigades de volontaires n’interviendraient qu’en cas d’appel ; et, selon Complet Veston, autant espérer entendre Dieu tout-puissant au bout du fil…

Le panache gris s’élevait toujours dans le ciel calme.

Il garda sous le coude les permanents de nuit et attendit l’arrivée de l’équipe de jour. Les deux générateurs de la cave fournissaient le courant nécessaire à la radio, mais nul ne répondait. Il voulut joindre la mairie, le domicile du maire. Chou blanc. Toute cette pagaille pour sa pomme.

En 1962, un incendie avait ravagé la forêt domaniale au nord de la ville. Haldane, âgé de vingt ans, avait été de ceux qui ménageaient les coupe-feu. Depuis, il avait vu beaucoup de foyers, sans qu’aucun ne le terrifie à ce point. Il se figura la réserve du temps des Indiens : des prairies herbues, des pins sauvages et les quelques huttes des traditionalistes, rasées avant l’érection d’un périmètre de sécurité : Secrétariat à la Défense, Entrée interdite, Ici sont les Tigres. Mais le feu, comme Haldane le dit à ses hommes, se fiche des barrières.

Vu de la caserne, ce foyer ne présentait aucun caractère de gravité pour l’instant, mais il ne serait pas dit qu’une forêt avait brûlé parce que Dick Haldane attendait un coup de fil.

Il laissa le C.C.F. à la caserne, mais envoya une Échelle sur le site. Il suivait dans le V.L.T.T. un break rouge équipé d’un projecteur.

La sirène déchira la tranquillité de ce samedi amorphe. En cette étrange matinée, la ville peinait à s’éveiller. Il vit des gosses en pyjama, des gens sortis pour regarder passer le petit convoi. On réclamait la télé, le téléphone. Il se posait la même question. L’urgence concernait le projet fédéral, mais comment cet incendie, même grave, pouvait-il isoler la ville ? Il fallait une saute de courant, ou un court-circuit sur l’une de ces lignes à haute tension posées l’an passé. De toute sa carrière, et c’était sa seule certitude, il n’avait jamais rien connu de tel.

Ils dévorèrent les six kilomètres de nationale qui séparaient Two Rivers de l’embranchement menant au complexe par un chemin de terre. Avec les subventions fédérales, ils auraient pu goudronner l’accès, se dit Haldane. Ses reins se plaignaient des nids-de-poule et des ornières. La forêt devenait plus dense et, même s’il apercevait par endroits la colonne de fumée, il dut attendre le faîte d’un escarpement qui surplombait le site pour discerner le laboratoire proprement dit.

Il franchit la crête, écrasa la pédale de frein, et faillit pourtant entrer en collision avec l’arrière de l’Échelle. Qui conduisait le camion ? Tom Stubbs, oui. Tom avait dû rester comme deux ronds de flan devant la scène, lui aussi.

Le laboratoire de recherches, un ensemble de bunkers en béton, était tapi sur l’esplanade goudronnée qui remplaçait le centre social. Au nord, un immeuble administratif et, au sud, une résidence dont les bâtiments de stuc paraissaient tout droit venus d’une banlieue de Los Angeles.

Deux bunkers avaient essuyé une explosion. Murs noircis, toits affaissés. La fumée grasse s’élevait d’un troisième bâtiment, plus central et bien plus endommagé. Pas de flammes, nota Haldane.

Mais ça, ce n’était rien, somme toute. Le plus stupéfiant, à ses yeux, c’était le voile de lumière bleutée qui nimbait le site.

Quelques années plus tôt, il avait pris ses vacances dans l’Ontario en compagnie de deux collègues pompiers et d’un agent immobilier du coin. Partis pêcher à la mouche dans la région des lacs, au nord du Supérieur, ils avaient pendant une semaine trouvé l’équilibre presque parfait entre sport, ébriété et machisme. Mais il gardait avant tout le souvenir de la nuit glaciale où, dans un ciel pailleté d’étoiles, une aurore boréale dansait sur l’horizon.

Cette lueur l’évoquait. Même nuance fugace, changeante. Il n’aurait jamais pensé avoir l’occasion de l’observer en plein jour. Ni la voir englober ce béton et ces briques comme un champ de force digne d’un film de science-fiction.

Transparence et opacité : certains détails restaient masqués ici et là. Mais Haldane remarqua une autre singularité : plus il fixait un point précis, moins il le distinguait. Il scruta le bâtiment central, à peut-être neuf cents mètres du sommet de l’escarpement, et son image vacilla. Au bout de dix secondes, il vit une confusion de couleurs.

Il secoua la tête, histoire de s’éclaircir les idées.

La radio crépita. Stubbs, qui l’appelait du camion. Il saisit le micro.

— Stubbs, tu m’as foutu la peur de ma vie, j’espère que tu en as conscience.