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— Je ne comprends pas.

— C’est évident, non ? Le labo est toujours entouré de ce dôme de lumière. Et réfléchissez à ce qui s’est passé quand la station-service a pris feu. L’énergie libérée a pris une drôle de forme. Les gens ont vu Dieu ou le diable, mais moi… (Il scruta la table, puis leva les yeux sur ses deux visiteurs avec une lueur de défi dans le regard.) Moi, j’ai vu Stern.

Le raisonnement d’Howard allait plus loin qu’il n’était prêt à l’admettre. Pour lui, Stern avait raison : le fragment faisait bel et bien partie d’un dispositif destiné à traverser diverses avenues de la création, les univers infinis de Linde ou les multiples alternatives de la fonction d’onde – ou les deux. Et il était entré en interaction avec la conscience, avec Stern.

Ce véhicule, Stern l’avait piloté, en emportant ce bout du Nord Michigan dans un monde qui reflétait, imparfaitement, ses obsessions persistantes.

Il se figurait Stern au milieu des décombres, préservé… et vivant, comme dans ses rêves.

— Quand les proctors inspectaient le labo, ils envoyaient des gens revêtus de combinaisons protectrices. Ça devait les aider, un peu. Je veux me procurer une de ces tenues.

— C’est ridicule. Tu arriverais à quoi ?

Il faillit répondre. Comment leur faire comprendre qu’il devait aller là-bas ? Qu’il le voulait, mais qu’en plus il s’y sentait poussé, contraint ?

— Je ne peux pas t’expliquer, dit-il enfin. Il se trouve que je dois essayer.

— Vous n’avez pas beaucoup de temps, dit Linneth.

Howard la dévisagea sans comprendre.

— Comment ça ?

— Elle veut dire que la ville n’a pas beaucoup de temps. Les proctors comptent bien la détruire. Ils ont une espèce de bombe atomique dans l’ancienne réserve ojibwa. On venait te le dire. Howard, même si Stern est encore vivant, il n’existe aucun moyen de l’aider. Tout ce qui nous reste comme choix, c’est d’essayer de partir.

Howard songea à cette énorme quantité d’énergie, à la chaleur blanche de la fission nucléaire, engloutissant le labo et le mystère qui subsistait en son sein.

Il se rappela le rêve où son oncle se trouvait dans un globe de lumière.

— On ne les arrêtera pas, dit Dex. Le seul moyen de s’en sortir, c’est de partir.

Howard prit une profonde inspiration, et secoua la tête. Dans ses rêves, il entendait l’appel au secours de Stern, perdu au bord du monde, qui cherchait à rentrer chez lui. Il avait négligé cet appel une première fois. Mauvaise décision.

— Tu te trompes, Dex. Du moins en ce qui me concerne. Pour moi, le seul moyen de m’en sortir, c’est de rester.

19

La température baissait sans cesse, mais la couverture de nuages se déchira et, pendant trois jours, le soleil brilla dans un ciel hivernal d’un azur sans défaut. La neige de la semaine précédente recula et Clifford ressortit enfin son V.T.T.

Il partit tôt le matin et traversa la ville endormie. Vitrines et fenêtres poussiéreuses brillaient. Il portait son plus gros anorak, des gants, des bottes, un bonnet de laine. Cet amas de vêtements le gênait pour pédaler. Et il se fatiguait vite, mais ça venait peut-être de son alimentation : pas de viande depuis deux semaines, sinon le peu qu’apportait Luke, plus de légumes frais depuis des mois.

Two Rivers, cernée par l’hiver, condamnée. Il savait ce que le coupe-feu signifiait. La ville allait brûler. Il en avait la certitude depuis qu’il avait vu les ados pendus par le cou aux réverbères. À partir de là, se disait-il, tout peut arriver.

Il se dirigea vers la nationale, vers les anciennes terres indiennes. D’après Luke, les proctors construisaient un truc. Un truc que les soldats n’étaient pas censés connaître.

Il rejoignit la nationale avant midi, et il déjeuna – d’un sandwich de pain rassis et de fromage moisi, qu’il dévora au milieu d’une pinède enneigée à l’écart de la route. Des rais de lumière transperçaient les branchages et l’air moite.

Ensuite, il repartit vers l’ancienne réserve, mais tourna à gauche dans un sentier récent à travers bois. La circulation était plutôt réduite, et il avait tout loisir d’entendre approcher un camion ou une voiture et de se cacher dans les fourrés : le grondement du moteur et le crissement des pneus sur la neige tassée portaient loin. Mais les ornières et le terrain glissant lui rendaient la tâche si difficile qu’il finit par laisser son vélo dans un bosquet ombreux pour continuer à pied.

Il allait rebrousser chemin quand il parvint au sommet d’une petite colline et aperçut dans le lointain le portique en acier dominant la cime des pins. Il s’approcha avec davantage de précautions, car il entendait la rumeur des voix et le bruit métallique des outils, mais suffisamment pour voir la tourelle aux poutrelles entremêlées comme des volutes de fumée.

Clifford devina aussitôt sa fonction. Il avait vu un film sur le premier essai nucléaire à Los Alamos, et il savait qu’on avait laissé tomber la bombe d’un portique semblable. Et il ne pouvait s’agir que d’une bombe. Qu’est-ce qui pourrait brûler un territoire aussi vaste que Two Rivers et ses environs ?

Il resta un bon moment à observer le portique et l’enclos le surmontant, qui contenait peut-être l’engin de mort. Tant de destruction dans une simple boîte en métal. Si l’explosion se produisait maintenant, il disparaîtrait en une fraction de seconde. Il le souhaitait presque.

Mais non.

Il songea à la ville, aux habitants sans aucune perspective d’avenir. Comme sa mère. Comme lui.

Soudain très las, il se détourna pour rentrer chez, lui.

Peu avant le couvre-feu, il frappait chez Howard Poole. Il lui décrivit ce qu’il avait vu, mais le physicien était déjà au courant. Clifford chercha son regard.

— Vous essayez toujours de sauver la ville ?

— À ma façon.

— Il reste peut-être pas beaucoup de temps.

— Peut-être pas.

— Je peux vous aider ?

— Non. (Un silence.) Si, remarque. Ce scanner. (Howard le sortit d’un placard de sa cuisine.) Je veux que tu l’apportes à quelqu’un. Dex Graham. Je t’écris son adresse. Montre-lui aussi comment ça fonctionne.

— Dex Graham, répéta Clifford.

— Raconte-lui comment on s’est rencontrés. Dis-lui de ma part que tu dois partir. Il pourra t’aider. Tu te le rappelleras ?

— Bien sûr. (L’idée de quitter Two Rivers l’intriguait ; il ne la croyait pas réalisable.) Et vous, vous devenez quoi ?

Howard eut un sourire étrange.

— Ne t’inquiète pas pour moi.

20

Le lycée John Fitzgerald Kennedy avait fermé pendant les vacances. Il ne rouvrit jamais, pour des raisons politiques et pratiques.

Au début du mois de janvier, quelqu’un bomba les mots PROCTORS = MEURTRIERS sur le mur de brique en face de LaSalle Avenue. Une patrouille arrivée tôt le matin étala du blanc de chaux sur l’inscription, mais elle resta visible par transparence, haineuse et spectrale. Les proctors déclarèrent l’école propriété du Bureau de la convenance et soudèrent une chaîne en travers des portes.

Un geste à caractère symbolique, la réunion des parents ayant conclu que le risque d’envoyer les enfants en classe n’en valait plus la chandelle, car il pouvait leur arriver n’importe quoi. Les douze preuves qu’ils avaient vues accrochées aux réverbères leur suffisaient. Et puis pour apprendre quoi ? De l’histoire ancienne. Dans quel but ? Aucun.