Elle parcourut la pièce d’un regard vague, sans sourire. Pourquoi aurait-elle souri ?
Il lui promit de répercuter la nouvelle.
— Tu peux venir avec nous, Evie, ajouta-t-il. Il y a de la place dans la voiture.
Il avait mentionné Linneth, le plan d’évasion. Elle l’avait écouté sans manifester de jalousie – un sentiment éteint, sans doute, après tout ce qui s’était passé. Elle s’était contentée de le dévisager avec nostalgie. Comme en ce moment.
— J’irai avec le lieutenant. C’est plus sûr.
— Je l’espère pour toi.
— Merci, Dex. Vraiment. (Elle lui effleura le bras.) Tu as changé, tu sais.
De sa fenêtre, il la regarda s’éloigner dans la tempête de neige.
Shepperd passa plus tard. Il avait obtenu l’information d’une autre source : le jour J, c’était pour demain. Le convoi partirait une heure avant l’aube.
— Bonne chance si vous n’êtes pas prêt, mais on ne vous attend pas. Tout le monde prend Coldwater Road, ou ce qu’il en reste. Prions pour que tout aille bien. Et gardez ce sacré pistolet sur vous ! Le laissez pas dans la cuisine, bon Dieu !
Dex lui proposa le scanner, mais l’autre refusa.
— On en a plusieurs. Utiles, ces machins-là. Écoutez la fréquence de la marine si vous voulez, et le signal qu’on capte vers mille trois cents mégahertz ; il doit venir des types de la bombe. Du charabia, mais vous en tirerez peut-être un indice. Peu importe, d’ailleurs. Le truc, c’est de respecter l’horaire. J’aimerais qu’on soit tous sur la route de bûcherons à l’aube. C’est réglé, pour la bagnole, je crois.
Il avait une vieille Ford au parking souterrain, la voiture qu’il prenait les jours de mauvais temps. Il avait déjà planqué dans le coffre deux bidons d’essence achetés au marché noir.
Il serra la main que lui tendait le vieux pilote.
— Bonne chance, dit Dex.
— Pour nous tous, répondit Shepperd.
Linneth le rejoignit avant le couvre-feu – elle était sortie sans permission, mais on avait affecté les gardes ailleurs. Pas question de dormir. Elle l’aida à descendre les provisions. Il fit le plein d’une essence américaine à l’odeur âcre.
Ils prirent un dernier repas à 3 heures du matin, dans la cuisine. Dehors, la neige granuleuse, balayée par le vent qui secouait les vitres, formait des congères.
Dex leva son verre d’eau tiède.
— Au monde ancien. Et au nouveau.
— Tous deux plus étranges qu’on ne l’imaginait.
Ils n’avaient pas fini de boire qu’ils entendaient des tirs dans le lointain.
24
Les Indiens huichol de la Sierra Madré l’appelaient le nierika : le passage, et la barrière, entre le monde normal et celui des esprits.
Le nierika est aussi un disque rituel, à la fois miroir et visage de Dieu, ressemblant à un mandala, où figurent les quatre points cardinaux matérialisés par des lignes irradiant d’un centre qui, dans les peintures huichol, se trouve toujours au milieu d’un brasier.
Il atteignit la nationale avant la nuit, mais une longue procession de camions et de voitures l’empêcha de traverser. Les proctors et leurs affaires, quelques officiers de l’armée, le reste du butin, tout ça se dirigeait plein sud vers le havre de Fort LeDuc.
Ça ne sera plus long, maintenant.
Howard força la porte d’une cabane abandonnée à l’écart de la route et, abrité de la neige, se protégea du froid en se drapant dans son sac de couchage. Ni le temps ni l’envie de dormir. Il se reposa dans un vieux fauteuil à bascule fragilisé par le gel. La poussière obturait les fenêtres.
Tout allait bien quand il se déplaçait ; la marche exigeait toute son attention. Mais l’attente favorisait la réflexion.
Jamais il n’avait à ce point courtisé la mort.
La proximité du danger le paralysait. La peur le prenait dans sa gangue, comme une grêle tombée d’un ciel noir. Il frissonna, ferma les yeux.
Peu après minuit, la circulation se tarit. Il s’étira, se leva en chancelant sur ses jambes engourdies, et rangea son sac de couchage dans son sac à dos.
Il traversa la nationale au petit trot. Les nombreuses empreintes de pneus qui s’effaçaient déjà sous la neige fraîche avaient gelé, et il glissa à plusieurs reprises. De l’autre côté, dans l’ancienne réserve ojibwa, les bois semblaient dessinés à l’encre de Chine. Il alluma sa torche pour longer le sentier de terre battue. La neige chuintait en ruisselant dans les aiguilles de pins. Chaque rafale le douchait d’une avalanche glaciale et muait le faisceau lumineux en un tunnel de glace mouvant.
Un embranchement sur sa gauche, plus usité, conduisait au terrain d’essai. En dépit d’une croûte de glace qui rendait chaque pas acrobatique, il continua tout droit.
Aux abords du labo, il revit les formes éthérées aperçues durant sa nuit dans les bois, à l’automne. Il les jugea moins effrayantes, mais aussi mystérieuses. Elles ne s’intéressaient à rien, sinon à cette parade majestueuse qui leur faisait décrire un cercle autour des ruines. Des spectres fébriles, se dit-il. Cloués là par une chaîne invisible.
Ils étaient en fait d’une étrange beauté, ces drapeaux de lumière à forme humaine qui projetaient en tous sens les ombres des pins et se reflétaient à l’infini sur la neige. À croire que les arbres eux-mêmes pirouettaient sur le rideau sombre de la nuit. Pris d’une émotion inexplicable, il sentit son regard s’embuer. Il s’enfonça dans ce tourbillon pendant ce qui lui parut des heures. Il avait du mal à se souvenir qu’il fallait suivre le sentier. Du mal à se souvenir de quoi que ce soit.
Il s’immobilisa à l’approche d’une de ces créatures (si le terme convenait). Elle passa tout près, alors qu’il retenait son souffle, et il sentit une chaleur intense ; autour d’eux, la neige fondait. Scrutant la silhouette translucide, il vit, par-delà les reflets verts et mordorés, des entrelacs d’indigo et de pourpre s’étirer comme la couronne d’une étoile avant de se faner et de se recourber telle une protubérance solaire. Il vit aussi des yeux, deux lacs de nuit. Pas une pause. Pas un regard.
Elle poursuivit sa route. Il reprit sa respiration tant bien que mal, et l’imita.
Arrivant sur le site tandis que l’aube éclaircissait le ciel, il franchit sans crainte la clôture de barbelés et le poste de garde que les proctors avaient construits et abandonnés. Plus personne. Depuis des mois. Ce mystère, les proctors l’avaient décrété trop effrayant et trop dangereux.
Des traces d’activité subsistaient, engins de terrassement, hangars rouillés, véhicules démembrés. La neige dressait des tumulus sur toutes ces carcasses mortes. Seul édifice intact, un bunker en brique, aux murs aveugles, nanti de portes en tôle fermées par un cadenas, vers lequel il se dirigea.
Le dôme de lumière bleue qui englobait le laboratoire de recherches de Two Rivers s’élevait au-dessus de lui. Howard ne l’avait jamais côtoyé de si près. Intrigué, il l’observa mieux. La frontière entre l’intérieur et l’extérieur paraissait bien tranchée. Dedans, pas de neige, une herbe d’un vert saugrenu, un arbre toujours feuillu… Le tout, cependant, changeait, mutait, sitôt que le regard s’attardait. Curieux, se dit-il. Et si le phénomène débordait les limites du labo ? Ça expliquerait ces créatures dans les bois.
Même ici, dans la lueur de l’aube, les monticules de neige luisaient, sa vision périphérique devenait un prisme suscitant des arcs-en-ciel – il parcourait une décharge piquée de joyaux.