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Les derniers temps, Stern tenait le fragment pour un objet quantique dont le volume n’était qu’une fraction de la masse – incalculable car existant hors de l’univers observable. Débris inconnaissable du Protennoia, il modifiait la fonction d’onde de la réalité de manière aléatoire et souvent bizarre.

Si c’était vrai, franchir ce barrage d’azur l’amènerait en quelque sorte dans le fragment. Mais imaginons, se dit-il, que moi, les proctors, ce monde et cet univers jusqu’à ses confins, nous nous y trouvions déjà : on aurait l’illusion que l’univers contient le fragment, alors qu’en fait ce serait l’inverse.

Un passage, une barrière – le nierika.

L’axis mundi, comme son oncle l’appelait.

Les proctors avaient laissé beaucoup de choses dans ce hangar, à l’abri des intempéries : leurs carnets, leurs photos aériennes du site, leurs manuels de physique et leurs bibles ; des dossiers et des cartons issus du premier bâtiment du labo ; un amas de blouses blanches et de tabliers de plomb dans un coin ; et trois des tenues que Clifford avait décrites – lourde veste matelassée dotée d’une capuche, casque à visière fumée. Les vestes, pour arrêter les radiations, songea Howard. Dick Haldane, le capitaine des pompiers, était mort quelques mois après être entré sous le dôme. Les casques, pour diffuser une lueur invisible pour l’instant – radiance inimaginable, éclat aveuglant de la création. Comme si on pouvait s’en protéger.

Il descendit la combinaison de son étagère et l’endossa. Geste inutile, sans doute, mais réconfortant.

Puis il sortit. Le soleil se levait dans un ciel gris de nuages bas. Un froid intense régnait. Il contourna le hangar, longea la décharge aux arcs-en-ciel, suivit le sentier enneigé et pénétra dans le halo de lumière bleue.

25

Le soleil se leva sur un terrain d’essai vide et silencieux.

Le dernier technicien était parti à minuit. Le bunker d’observation, un bloc de ciment armé, percé de meurtrières, se trouvait à l’est, des kilomètres plus loin. Les moniteurs de contrôle communiquant les données actualisées de l’armée aux banques de télémètres luisaient de tous leurs écrans anodisés. Les témoins verts ou ambre clignotaient de la plus rassurante façon. Tout se déroulait selon le programme préétabli. Tout se passe bien, du point de vue étriqué de ces machines, songea Milos Fabrikant.

Invité à titre d’observateur, il attendait toujours une explication convaincante sur le choix de ce site : Carthagène était-elle enneigée ? L’Espagne une forêt de pins ?

Mais les proctors suivaient leur logique interne, comme de coutume. Il s’était gardé d’insister. Il n’avait fait que son devoir, soit l’extraction d’isotopes d’uranium enrichi et leur application à la construction d’une bombe. On en avait déjà construit trois, dont une reposait sur le portique, et plusieurs étaient en cours de fabrication. Quant aux deux autres armes fonctionnelles, on les avait expédiées vers une des bases de l’Atlantique. Si l’essai s’avérait concluant, on les lâcherait sur l’Europe belligérante. Dieu nous vienne en aide !

Il avait eu en main les prévisions de rendement établies par le Bureau, qui dépassaient de très loin ses propres calculs. Il se demanda qui tomberait juste. En tout cas, cela dépassait l’entendement. Convertir la masse en énergie, comme si nous étions des Archontes, se dit-il. Quel orgueil démesuré !

Il se sentait privilégié, et pas peu effrayé, d’assister à cet événement.

Il se tourna vers le censeur responsable des opérations, Bisonette, ce déplaisant personnage.

— Dans combien…

— Deux ou trois heures, monsieur Fabrikant. Un peu de patience, je vous prie.

Je n’ai aucun désir de presser le mouvement, songea-t-il.

Symeon Demarch avait passé la nuit au téléphone, qu’un système de lignes ouvertes reliait avec Bisonette au bunker du terrain d’essai, Delafleur à la mairie, Trebach à la caserne et le commandant à Fort LeDuc. Dans la pénombre du bureau d’Evelyn, il avait regardé la parade des lumières sur la rive opposée du lac Merced. Un immense détachement de proctors et d’officiers quittait la ville en un long convoi. La scène lui avait paru étrangement belle dans la tempête de neige. On eût dit une retraite aux flambeaux, ou le pèlerinage de minuit qu’effectuaient les Renonciatrices à la veille de l’Ascension.

Le défilé des phares cessa bien avant l’aube. De ceux qui devaient partir vers le salut, restaient (outre les chauffeurs) lui, Trebach et Delafleur qui, inquiet de certains désordres dans les cantonnements, coupla sa ligne à celle de Bisonette, réduisant au silence, une heure durant, le poste de la pension Woodward.

Il resta assis, immobile, à mi-chemin entre le sommeil et l’éveil. Assis. Immobile.

Un soldat vint le chercher dès l’aurore.

Il alla répondre à la porte d’entrée.

— Oui. D’accord. Je vous demande une minute.

— Le temps manque, monsieur. (Le chauffeur, un jeune homme, paraissait inquiet.) Il y a un problème en ville. On entend tirer d’ici. Sans parler de la neige.

— Je ne serai pas long.

Il monta jusqu’à la chambre en traînant les pieds. Evelyn ne semblait guère avoir dormi non plus, et paraissait fragile dans la robe qu’il avait fait venir de la capitale de nombreux mois plus tôt. Fragile et belle. La fenêtre, exposée au plein vent, disparaissait sous la neige. Evelyn leva sur lui des yeux écarquillés dans une obscurité de dentelle et de glace.

— C’est l’heure ? On s’en va ?

Demarch se sentit vaciller. Incipit vita nova, se dit-il, tout étourdi. Une nouvelle vie commence. Maintenant, ici, dans cette pièce. Je laisse ceci derrière moi. J’oublie.

Il songea à Dorothéa, et son souvenir s’imposa avec une telle force qu’il vit le visage de sa femme flotter devant lui. Il songea à Christof, et à son regard prudent. Il avait quitté son foyer pour un lieu irréel, fait de bric et de broc, pour un décor de théâtre qui cesserait d’exister dans quelques heures.

Il songea à Guy Marris et aux trois doigts manquants de sa main droite.

En bas, le chauffeur l’appelait.

Evelyn fronça les sourcils.

— C’est juste une dernière corvée, dit-il. On me réclame à la mairie. Je reviens d’ici peu.

Il s’en alla sans attendre de voir si elle le croyait ou non.

Evelyn se précipita au rez-de-chaussée. Arrivée devant la baie vitrée, elle aperçut la voiture qui s’ébranlait, dérapait sur la neige de Beacon Street, accélérait pour se perdre dans le lointain, vers l’est.

Quand le bruit du moteur s’éteignit, elle entendit un bruit de détonation. Comme du pop-corn dans la poêle.

Elle doutait d’avoir le temps de rejoindre Dex Graham… et d’ailleurs, elle n’en avait aucune envie.

En fait, elle voulait regarder la neige tomber. Un beau spectacle, se dit-elle. Qui requiert toute l’attention. Elle allait s’asseoir dans sa chambre, et regarder le blanc manteau sur lequel le vent soufflant du lac gelé sculptait rides et dunes.

C’est la meilleure façon d’attendre les feux de la rampe, se dit-elle. Mais d’abord, se changer. Elle n’aimait plus cette robe. Elle ne voulait plus la sentir sur sa peau.

Clément Delafleur vit sa communication avec le caporal Trebach coupée. Il réussit à le joindre par radio. Trebach hurlait, à propos des cantonnements, de ses hommes, mais on ne comprenait rien dans le crépitement des parasites.

— Partez, pour l’amour de Dieu ! lui dit-il. Peu importe ! Partez !