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Pas de réponse. La radio de Trebach venait de flancher, elle aussi.

Delafleur se mit en quête de son chauffeur. Il estimait avoir accompli son devoir avec beaucoup d’énergie, malgré la pression des événements, et tout désagrément disparaîtrait bientôt. Il allait enterrer ses erreurs, comme on le disait des médecins en plaisantant. Si ses problèmes forçaient Trebach à rester ici, lui serait le dernier à partir… ce qui risquait fort d’impressionner le censeur Bisonette, qui semblait surmonter son dégoût de la Branche idéologique. Ces jours-ci, il attirait les alliances comme le sucre les fourmis.

Ragaillardi, il pénétra dans la réception, où le chauffeur aurait dû se trouver. Une autre radio, réglée sur la fréquence du bunker, émettait un piaulement aigu ponctué de décomptes monotones et de rafales de données incompréhensibles. Moins de trois heures avant l’explosion. Un peu juste pour tirer sa révérence, mais la sale affaire de Trebach l’avait retardé.

Où était passé cet homme ? Les autres bureaux étaient vides, bien entendu. Il avait congédié et envoyé à Fort LeDuc par le convoi de minuit son personnel de proctors et de pions loyaux. Le chauffeur, resté à boire le café noir de l’étrange cafetière qui se dressait dans un angle, avait disparu.

Arpentant les couloirs moquettés avec une anxiété croissante mais soigneusement contrôlée, Delafleur explora les toilettes, les bureaux vides aux portes grandes ouvertes et enfin, au rez-de-chaussée, le vestibule dallé de marbre. Nulle trace de l’homme. Les minutes passaient à une allure dont il n’avait pas eu conscience jusqu’alors. La neige s’accumulait en congères de plus en plus hautes. Il fallait partir.

Il entendit des détonations à l’ouest. Selon les derniers communiqués de Trebach, les troubles se situaient à la lisière de la ville : un poste de garde avait échangé des coups de feu avec des véhicules civils, sans doute des réfugiés essayant de fuir par l’une des routes de bûcherons. Trebach avait dépêché des renforts qui auraient dû régler le problème. Mais les tirs sporadiques se poursuivaient – mauvais signe.

L’homme était peut-être à la cave, parmi les conduites d’eau, les murs de ciment et les cages d’acier où moisissaient Thibault et le jeune Clifford Stockton. Non, peu probable. En outre, il n’avait aucune envie d’y descendre, de peur de s’y trouver piégé. Tous ces murs se refermaient sur lui, soudain.

Il passa son manteau d’hiver et franchit la grande porte qui donnait sur l’allée. Au diable ce chauffeur, qu’il brûle en enfer, il conduirait lui-même s’il le fallait ! Mais, tandis qu’il dévalait les marches arrondies par la neige, il s’avisa que la voiture aussi manquait à l’appel.

Il en resta muet de rage.

Il ne perdra pas que trois doigts, se dit-il. Il me le paiera de sa tête. La capitale n’avait pas connu une seule décapitation depuis la Dépression, mais il restait des hommes au sein du Comité de salut public qui savaient encore châtier un traître.

Mais cela n’avait rien à voir avec sa situation présente ; le transport passerait avant la vengeance. Il n’avait plus aucun véhicule à sa disposition, son couard de chauffeur avait pris le dernier. Delafleur sentit la panique monter, mais décida de réfléchir, et de manière constructive. Il disposait toujours de la radio. Peut-être Bisonette pourrait-il lui envoyer quelqu’un du bunker, s’il n’était pas trop tard.

Il s’apprêtait à gravir les marches de la mairie quand un fourgon noir négocia le tournant du square municipal dans un rugissement de moteur. L’espace d’un instant, Delafleur sentit l’espoir renaître : on venait à son secours ! Mais le véhicule avait viré trop vite. Il gîta dans un sens, dans l’autre, et finit par se renverser sur le trottoir pour ne s’arrêter qu’à l’issue d’une longue glissade.

Le silence retomba. Puis les portes s’ouvrirent, laissant échapper des hommes en armes, termites surgissant d’un nid piétiné : des miliciens, à l’évidence soûls et dangereux.

L’un d’eux visa un réverbère, tira, et ajouta une cascade de verre brisé à l’avalanche de neige. Les autres se mirent à hurler des propos incohérents.

Soûls, certes, ils étaient aussi terrifiés. Ils savent, se dit Delafleur. Ils se savent condamnés.

Et ils savent à qui en incombe la responsabilité.

Une fenêtre se brisa au-dessus de lui. L’avait-on repéré, dans l’ombre de la mairie ? Peut-être pas. Il se rua dans le bâtiment et verrouilla la grande porte derrière lui.

26

Dex se voyait mal débarquer en pleine bataille rangée, mais le plan de Shepperd, rejoindre la route de bûcherons et tirer parti de la confusion, valait mieux que n’importe quel autre. La neige, abondante dans les rues, gênait la conduite, et le sentier forestier ne serait pas plus praticable, au contraire. Mais il s’en soucierait en temps utile. D’abord passer prendre Clifford et sa mère. Ensuite s’éloigner le plus possible de la bombe à fission installée sur les terres indiennes.

Linneth scrutait la lueur pâle annonciatrice de l’aube, que ponctuait l’éclat ambré des réverbères. On voyait des lumières allumées un peu partout, comme si les maisons elles-mêmes s’étaient éveillées en sursaut. Dex se demanda dans quelle mesure la population avait connaissance de la tentative d’évasion. D’après Shepperd, on avait contacté de nombreux parents. Évacuer les enfants passait avant tout, et le personnel du lycée n’avait pas été avare de noms. Des membres de la communauté noire de Hart Avenue, inquiets depuis que les proctors les avaient obligés à se déclarer comme « nègres ou mulâtres » lors du recensement, complétaient le convoi.

Mais Two Rivers était une localité trop importante pour un véritable exode. Ces deux derniers jours la nouvelle s’était répandue, mais beaucoup ne devaient pas être au courant. Dex les vit, derrière leurs rideaux, jeter des regards prudents sur la rue en s’interrogeant sans doute sur les tirs et sur ce trafic aussi intense qu’inhabituel. Sa voiture n’était pas seule. Plusieurs la doublèrent dans un festival d’imprudences lié à la panique. L’une d’elles se retourna dans le fossé de drainage bordant LaSalle Avenue. En dépassant le lieu de l’accident, il aperçut du coin de l’œil des roues qui tournaient en vain sous un ciel indifférent.

Il se gara à l’adresse que Clifford lui avait donnée, un pavillon près de Coldwater Road, et laissa le moteur tourner le temps de courir à la porte. Il frappa, patienta, refrappa. Pas de réponse. Le garçon et sa mère dormaient ? Un jour comme aujourd’hui ? Ils étaient partis en avance ? Désespéré, il assena de grands coups de poing sur le battant.

Ellen Stockton vint ouvrir, en robe de chambre, les yeux rougis par les larmes. Elle tenait un bocal ; plein de liquide qui ressemblait à de l’eau huileuse, mais empestait l’alcool de contrebande.

— Madame Stockton, appelez Clifford, et venez tout de suite dans la voiture. On ne peut pas attendre.

— Ils l’ont emmené.

Elle regardait dans le vague. Les flocons s’accrochaient à ses cheveux noirs.

— Pardon, vous parlez de Clifford ? Qui l’a emmené ?

— Les soldats ! Les soldats l’ont emmené. Partez. Allez vous faire foutre. On a pas besoin de vous. On ira nulle part.

Linneth aida Dex à l’habiller et à l’installer dans la voiture. Malgré ses jurons, Mme Stockton était trop fatiguée pour se débattre et trop soûle pour opposer une résistance autre que de pure forme. Une fois sur la banquette arrière, elle devint un objet malléable sous une couverture en laine.

Dex se rassit au volant. Le jour s’était levé. Linneth apercevait des panaches de fumée un peu partout, et entendait toujours des coups de feu sporadiques – tantôt lointains, tantôt beaucoup trop proches.