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— Le garçon se trouve sans doute à la mairie, dit-elle. Ils ont une prison de fortune, là-bas.

À moins qu’il ne fût mort. Ce qui restait possible, voire probable. Mais Dex devait le savoir, et elle ne voulait rien ajouter devant la mère.

La femme Stockton parla d’un voisin qui avait vu les soldats escorter son fils jusqu’à la mairie – Clifford s’y trouvait donc, du moins quelque temps plus tôt.

— Ça m’étonnerait qu’il y ait beaucoup de gardes, dit Dex d’une voix posée. Tous les proctors sont partis, maintenant. Quelques soldats, peut-être.

Il dévisagea Linneth.

Il me laisse la décision, songea-t-elle. Puis : Non, il veut ma permission.

Sa vie à elle, aussi, était en péril.

Nous courons à la mort, se dit-elle. Mais le problème se posait nonobstant. Les uns mouraient déjà. Les autres allaient mourir bientôt – elle risquait fort d’en faire partie. Et alors ?

Selon l’enseignement des Renonciatrices, si elle mourait hors du sein de l’Église, l’ange Tartarouchis la fouetterait de son martinet de flammes. À jamais. Mais Tartarouchis devait être très occupé, avec la guerre et son cortège de malheurs.

La mairie se situait cinq rues derrière eux.

Elle décida de répondre tant qu’elle en avait le courage.

— Il va falloir se hâter, dit-elle.

Dex sourit, et engagea la Ford dans un demi-tour.

Demarch s’adossa à la banquette arrière molletonnée tandis que le chauffeur prenait la direction de la nationale sur les chapeaux de roues tout en marmonnant.

Il avait cessé de penser à Evelyn. Il avait cessé de penser à Dorothéa, à Christof, à Guy Marris ou au Bureau… Au vrai, il ne pensait plus à rien, il se contentait de contempler le flou vert et gris des pins et des nuages par sa vitre arrière, où chaque flocon rencontré adhérait avant de disparaître, chassé par le déplacement d’air.

— Des problèmes à la caserne, dit le chauffeur, un jeune civil aux cheveux gominés et à l’accent traînant du Nahanni.

Demarch s’avisa des regards nerveux que l’autre jetait sur le rétroviseur.

Ils virèrent sur la nationale, en direction du sud. Cette route rejoignait celle de Fort LeDuc, mais passait également devant l’hôtel routier réquisitionné pour la garnison.

— Vous nous croyez en danger ?

— Je l’ignore, lieutenant, mais cela se peut. Vous voyez la fumée ?

Demarch se pencha, mais ne vit que de la neige, cette neige sur laquelle la voiture dérapait à chaque tournant.

— Vous devez vraiment rouler aussi vite ?

— Monsieur, si nous ralentissons, nous risquons de perdre de la traction. Je préfère continuer sur ma lancée.

— Faites comme bon vous semble.

Un moment plus tard, le chauffeur lâcha un « Samael ! » retentissant et freina. La voiture se mit à tanguer.

Plus loin, sur leur gauche, la caserne brûlait. Demarch se laissa muettement captiver par l’étrange scène. La fumée s’échappait en torrents charbonneux des nombreuses fenêtres de ce qui était naguère le Days Inn, et les flammes s’élevant des embrasures n’étaient pas sans évoquer des visages.

La chaussée, noire de suie, semblait carrossable.

— Ne vous arrêtez pas, dit-il. Pour l’amour de Dieu !

Une vitre éclata à l’avant, côté conducteur. Le chauffeur eut un spasme et parut se retourner pour regarder en arrière, mais son œil visible pissait le sang. Son pied écrasa la pédale de l’accélérateur et la voiture bondit tandis qu’il s’effondrait.

Une borne kilométrique se matérialisa devant le capot. Projeté en avant par le choc, Demarch constata que le crâne fendu de l’homme tachait le siège d’un sang mêlé de gomina. Un vent glacial pénétrait par la vitre brisée. Le lieutenant se rapprocha de l’orifice déchiqueté qui marquait l’entrée de la balle et, des bois face à l’hôtel, vit émerger des soldats armés de fusils qu’ils braquaient pour la plupart sur la voiture.

Les soldats visèrent tandis qu’il s’extrayait du véhicule par la portière arrière droite. Il portait son uniforme qui, même à cette distance, le désignait comme proctor. Du verre explosa tout autour de lui en petits geysers solides. Il entendit les balles miauler et marteler la chaussée enneigée. Quand il se releva pour prendre la fuite, il ressentit plusieurs impacts.

Il était couché face contre terre. Les soldats criaient et brandissaient leurs armes, mais il ne comprenait plus ce qu’ils disaient. À bout de souffle, il tourna la tête vers le bâtiment en feu. Le brasier rugissant transmuait la neige en miroirs de gel, des miroirs emplis de ciel, de feu, de cendres, du monde, d’un proctor agonisant et, bientôt, d’une nuit ouatée, précoce et silencieuse.

Clifford Stockton avait dormi un peu au cours de la nuit. Pas Luke Thibault.

Chacun occupait une cage au sous-sol de la mairie. Elles étaient à l’écart l’une de l’autre dans l’ancienne salle des archives, vidée de tous ses classeurs quand Delafleur avait fait main basse sur le bâtiment. Des murs en béton. Un plafond en carreaux blancs insonorisants. Un parquet de lino vert, froid comme la glace. Clifford avait compris qu’il valait mieux éviter d’y poser les pieds : ses après-skis n’offraient qu’une maigre protection. Il passait le plus clair de son temps sur le lit pliant que les proctors avaient apporté.

Les jurons de Lukas Thibault le réveillèrent.

— Je veux mon petit déjeuner ! hurlait Luke. Connards ! On crève de faim, ici !

Silence. Puis un martèlement rythmé : Luke tapait du poing sur le métal. Clifford qui, pour voir le milicien, devait passer sa tête en force entre deux barreaux et se dévisser le cou pour apercevoir la bonne cellule, dans un angle, au bout d’une rangée de cages identiques, ne prit pas cette peine.

Il se réjouit de cet isolement relatif alors qu’il vidait sa vessie dans le pot de faïence fourni à cet usage, mais le bruit le gêna. Le froid était tel, ce matin, que de la vapeur s’éleva du récipient pendant quelques minutes.

Il se rassit sur le lit et s’enveloppa dans la couverture.

— Salauds ! criait Luke à tue-tête. Crétins ! Bâtards !

Clifford attendit qu’il se taise.

— Ils sont plus là, dit-il.

Luke laissa échapper un « Quoi ? » surpris, comme s’il avait oublié la présence d’un autre captif.

— Ils sont plus là ! (À la nuit, le bâtiment avait retenti des heures durant de bruits de pas, de claque ments de portes et de grondements de moteur qui s’éteignirent ensuite au loin.) Ils sont partis. Ils ont évacué la ville. Ça doit être le jour prévu.

Nul besoin de préciser. Le soldat était enfermé là parce qu’il avait parlé de la bombe.

Clifford aussi, même si personne ne le lui avait dit. Les miliciens s’étaient contentés de les mettre dans cette cage, sans un mot, avant de s’éloigner.

Luke le traita de petit imbécile, de criminel, de menteur.

— Ils ne peuvent pas me laisser ici ! Les fils de Samael ! Même les proctors ne feraient pas ça !

Mais la matinée avançait, et le milicien se renferma dans un silence désespéré. Clifford devinait le jour à la lueur ténue filtrant par les fenêtres d’aération couvertes de poussière. C’était sa seule pendule. Les plafonniers au néon, grillés pour la plupart, ne donnaient qu’une chiche lumière.

Il fixa la flaque de jour qui rampait sur le lino près de sa cage jusqu’à ce que les pleurs de Lukas Thibault l’arrachent à sa contemplation.

Soudain, un autre bruit : des coups de feu, tout proches.