D’après ce schéma, un univers pouvait même en contenir un autre. Si l’on parvenait à comprimer quelques dizaines de grammes de matière à l’intérieur de l’orbite d’un électron, elles fleuriraient en une nouvelle avenue de temps et d’espace – un nouveau Big Bang ; de nouveaux quarks, de nouveaux leptons, de nouvelles étoiles, de nouveaux cieux.
Autrement dit, il était possible de devenir un dieu par la maîtrise de la technologie.
Stern estimait que c’était déjà arrivé. Le fragment turc résultait d’un effort pour relier deux branches de l’Arbre des Mondes. Ces spectres (qui traversaient et côtoyaient Howard avec la régularité d’un métronome) en étaient peut-être les fabricants. Dieux mortels. Démiurges. Archontes, mais pris au piège, enchaînés à ce vortex de création.
Les dégâts étaient plus graves au centre du bâtiment. Howard escalada un tas de briques et de carreaux brisés. Il avait le vertige, ou alors il se trouvait au centre du monde et de son tournoiement. Il s’obligea à regarder droit devant lui. Tout ce qu’il voyait paraissait fourmiller d’irisations.
Les murs noircis s’élevaient au-dessus de lui comme des dents cassées. Il passa devant des écriteaux et des panonceaux dont un mot restait parfois à peine lisible : ATTENTION, INTERDITE, AUTORISATION.
Le cœur du bâtiment était une enceinte de confinement entourée de deux couches d’acier renforcé : la matrice où convergeaient câbles et conduits, et où Stern avait concentré une énergie fabuleuse, des faisceaux de particules plus chauds que la surface du soleil, sur le fragment.
Si les parois de métal avaient cédé en plusieurs endroits, certaines sections demeuraient debout. Tout le reste, débris, poussière, éclats, avait été soufflé par l’explosion. L’enceinte se dressait au milieu du cratère de scories noires occupant le centre du bâtiment. Howard s’y engagea, atteignit les vestiges, sentit une nouvelle vague de cette terrible chaleur tandis qu’il se déplaçait au sein d’une atmosphère remplie de spectres et d’étoiles, franchit un vide qui dénotait l’ancien emplacement d’une porte, et parvint au cœur du monde : axis mundi.
Là, il vit Stern qui l’attendait.
Stern n’avait plus rien d’humain.
Il devait être là quand on avait entamé le bombardement d’énergie – et plus près qu’il ne l’aurait dû, par accident ou à dessein.
Le fragment ? Un œuf de lumière. Bleu-vert. Six mètres de diamètre – mais Howard savait les apparences trompeuses. Brûlant, éclatant de vitalité. Aussi fragile qu’une bulle, mais plus menaçant : verre soufflé contenant la substance de mille étoiles.
Radioactif.
Le jeune physicien se devina condamné à mort. Sa survie se comptait en heures, même si un miracle survenait ici.
Alan Stern, debout, touchait la sphère.
Il ne restait plus grand-chose de lui. Il devait être mort ; un événement ou un phénomène incompréhensible conservait une fraction de son individualité : son esprit, au mieux. Dans la brillance, Howard discerna un corps translucide dont le système nerveux – cerveau, dendrites – battait d’une étrange pulsation lumineuse. Ses bras se fondaient dans la sphère, au même titre qu’une douzaine d’autres excroissances qui, surgies de son corps, l’ancraient là comme des racines.
Sa présence autour d’Howard, plus nébuleuse, semblait lui communiquer l’impression d’être piégé, en stase, muet de terreur. Si la sphère était une porte, Stern ne pouvait ni la franchir ni battre en retraite. Écartelé entre chair et âme.
La tête – bulbe gélatineux, ombre vague d’un crâne – se tourna vers lui et, dépourvue d’yeux, le regarda.
Stern le suppliait de l’aider.
Howard hésita pendant un certain temps.
Toutes ses spéculations, toutes celles de Stern, touchaient à la vérité que la sphère, par une sorte d’osmose silencieuse, lui communiquait en cet instant : le fragment permettait de passer dans un autre monde, voire d’en créer un.
En ce cas, le seul moyen qu’il avait de secourir son oncle (cette chose, cette essence torturée), c’était de passer le seuil, d’ouvrir grande la porte. De réussir là où Stern avait échoué.
Mais comment ? C’était l’oncle, le génie. Pas le neveu. Alan Stern avait révisé et poursuivi le travail d’Hawking, de Guth et de Linde, qu’Howard comprenait tout juste.
C’était Stern le sorcier. Lui, il n’était que l’apprenti.
Un souvenir lui revint : sa mère, en train de laver des assiettes qu’il séchait ensuite. Quel âge avait-il, alors ? Quinze ou seize ans. Le bon vieux temps.
Stern venait d’accepter le prix Nobel – on l’avait vu à la télévision – et Howard répétait sans cesse que c’était extra de connaître cet homme hors du commun.
Sa mère rinça la dernière assiette de porcelaine, et ôta la bonde de l’évier.
— Alan est aussi intelligent que… le mot m’échappe. (Elle fronça les sourcils.) Pour lui, tout est un puzzle. Tu lui montres un galet, et il te dira de quoi il se compose, pourquoi il s’est retrouvé à tes pieds, comment ses atomes fonctionnent ou ce qu’il pèserait sur Mars. Mais le ramasser ? Le tenir en main, le sentir ? Jamais. Il est au-dessus de ça. Ce serait une distraction. Pire, une illusion. Oh oui, il comprend le monde, mais crois-moi, Howard : il ne l’aime pas.
Contemptus mundi. Le mépris du monde et des choses de ce monde. Quand il lut ces mots dans un texte de son cours de philo, il songea aussitôt à Stern.
Que faire, sinon retourner aux proctors, à leur terreur, à leur brasier ? La bombe n’avait pas encore explosé, ce qui l’étonnait. De toute façon, ça ne tarderait plus.
L’entité qui, jadis, était Stern, manifestait une souffrance aussi tangible que la chaleur atroce de cet endroit.
Tendant la main, Howard s’avisa des veines de lumière qui battaient désormais sous sa peau.
La lumière l’entourait, augmentait.
Un monde de lumière.
La bombe, se dit-il.
Sophia pleurait, et souffrait, parce qu’elle se retrouvait seule, abandonnée dans l’obscurité du néant ; mais songer à la lumière qui l’avait quittée lui apporta du réconfort, et elle rit.
Un brasier.
Du bout des doigts, il effleura quelque chose. Tout. Il le prit en main.
Une pierre polie. Un galet.
30
Ellen Stockton fondit en larmes quand elle vit Clifford courir vers la Ford. L’air froid l’avait dégrisée, et elle savait quelle chance ils avaient de se retrouver. Elle lui ouvrit la portière et il se jeta dans ses bras.
Dex s’attarda dehors, auprès de Linneth qui le dévisagea comme si elle attendait un verdict.
— Quinze minutes, dit-il. Si on peut se fier au décompte. (Il baissa le ton. La mère et le fils ne devaient pas entendre.) On est trop à l’est. On n’atteindra jamais la limite de la ville en temps voulu, sans parler de sortir de la zone dangereuse.
Linneth semblait d’un calme éthéré.
— En effet. Avons-nous une autre possibilité ?
— Rouler en tablant sur un miracle.
— Ils ne retarderont pas l’explosion. Tout va déjà mal.
— Rouler et prier, dit Dex, ou alors…
— Quoi ?
— Je n’arrête pas de penser à Howard. Tu te rappelles ce qu’il a dit ? « Le seul moyen de m’en sortir, c’est de rester. »