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Il haletait, à peine conscient, quand les lucarnes du sous-sol laissèrent entrer une tornade de vapeur surchauffée. Les murs de pierre de la mairie s’effondrèrent comme un château de cartes avant d’être emportés.

Calvin Shepperd écoutait le décompte sur un scanner. À l’approche de zéro, il s’arrêta, alluma ses feux de détresse. Le signal remonta vers la queue du convoi : « Couchez-vous sur les sièges, coupez le contact. » Ce qu’il fit. Son ami Ted Bartlett se recroquevilla près de lui, imité à l’arrière par Paige, le tireur d’élite. Quant à Sarah, la femme de Shepperd, elle se trouvait sept voitures plus haut avec son neveu de cinq ans, Damion, et la conductrice, une certaine Ruth. Il espéra qu’elles allaient bien : il n’avait pas eu le temps de s’arrêter pour s’en assurer. Même équipé de chaînes, on roulait au pas sur cette vieille route de bûcherons.

L’éclair, lointain, pénétra pourtant la cathédrale de pins, comme la foudre au ralenti.

Le bruit vint plus tard, un grondement sourd déboulant du ciel tumultueux. Puis un vent chaud secoua la voiture.

— Seigneur ! s’écria Paige.

Une série d’impacts étouffés retentit sur le toit, le capot, le pare-brise. Des débris, se dit Shepperd, épouvanté, mais ce n’était que de la neige, de gros paquets de neige délogés des branches qui les surplombaient. Ils glissaient, déjà fondus par cette chaleur surnaturelle.

— Repars, dit Ted Bartlett dès que le vacarme s’estompa. Ça doit pas être bon pour la santé, tout ça.

Il redémarra, et entendit les autres l’imiter derrière lui. Courage, Sarah.

Au crépuscule, le convoi atteignit le camp de bûcherons abandonné, trois grandes cabanes en bois au toit de tôle.

Shepperd calcula que cette expédition avait permis de sauver une centaine de familles sur les milliers de foyers que comptait Two Rivers. La grande majorité des habitants de la localité n’était plus que cendres : un crime si atroce qu’à le contempler l’esprit s’égarait.

Mais ces évadés, dont beaucoup d’enfants, étaient sauvés. Et il n’en était pas peu fier. Il regarda les enfants descendre des voitures à mesure qu’elles se garaient sous les arbres : des mioches transis de froid, hébétés, mais vivants. Pour eux, il avait quelque espoir. Ils sauraient s’adapter.

L’avenir n’avait rien de radieux, pourtant. Un de ses éclaireurs était revenu du sud nanti d’une carte routière, et le produit des ventes aux soldats de tord-boyaux et de bouteilles d’alcool pillées dans les magasins fermés avait constitué une belle cagnotte pour l’essence, en monnaie locale. Le problème, c’est qu’ils apparaissaient comme des étrangers. Quant à leurs voitures, toute la peinture, tout le camouflage du monde ne feraient jamais passer une Honda Civic ou un 4x4 Jeep pour un de ces lourds paquebots que conduisaient les autochtones.

Cependant, on disait les quelques routes vers l’ouest peu fréquentées (pour la bonne et simple raison qu’elles n’étaient pas nécessairement praticables !) à cette saison, et si jamais ils réussissaient à franchir l’obstacle inimaginable des Montagnes Rocheuses, même si ça leur prenait jusqu’en juin… Alors, ils se retrouveraient dans les grands espaces du nord-ouest, sans un policier ni un proctor en vue, sinon au sein des villes les plus importantes.

Il se raccrocha à cet espoir, dont il retirait un certain réconfort.

À la tombée du soir, les nuages s’étaient dissipés. Même le champignon s’était dispersé. En revanche, on voyait encore un panache de fumée d’un noir de suie, sans doute les restes incinérés de Two Rivers, Michigan, attirés par l’encre bleue du ciel comme autant d’âmes migratrices.

Sarah le rejoignit dans l’ombre du toit de la cabane, et Shepperd l’enlaça. Ni l’un ni l’autre ne prononça un mot. Un appareil militaire les survola – stupéfiant, ce que ces zingues ressemblent aux P-51, se dit-il – mais sans amorcer de demi-tour. On n’avait pas dû les repérer. Il paria sans crainte que tout le monde survivrait à la nuit pour voir un jour nouveau.

APRÈS

Même si tout est différent, M. Graham veut que j’écrive ce journal pour ne pas perdre mon anglais et mon histoire.

On est en hiver d’après notre calendrier, et il fait chaud. Presque autant que le jour de notre arrivée. Je ne me rappelle pas tous les détails. Ça vaut mieux, dit ma mère.

En gros, après avoir passé la lumière, je me souviens du vert. Le labo était bizarre, des bâtiments écroulés dans une clairière ronde, entourée de vert : les buissons aux longues feuilles pointues et les arbres qui ressemblaient à des plumes. Il y avait encore des flocons dans l’air ! Ils ont fondu tout de suite, bien sûr. Et la lumière bleue avait disparu.

On a logé quelque temps dans un dortoir en ruine près de la forêt. M. Graham a préféré qu’on ne s’y attarde pas, vu qu’il restait peut-être des radiations. On avait des provisions dans la voiture, mais y avait pas de routes, juste des pistes.

Puis les gens nouveaux sont venus et nous ont emmenés dans leur village. M. Graham dit qu’en fait il est aussi grand qu’une ville, si on compte les souterrains.

Ils sont gentils. Ils ont la peau sombre, ou vert sombre. Le vert de l’ombre des bois. En général ils sont moins grands que M. Graham, plutôt de la taille de Mlle Stone. Leur langue est difficile à apprendre, mais je connais déjà plusieurs mots. Je les note comme je les entends dans mon carnet « Langue ».

Ils nous traitent bien, ils ont beaucoup de curiosité pour nous. On n’est pas prisonniers. Mais tout est très bizarre.

En surface, les bâtiments sont aussi verts que les arbres. Avec des plafonds en voûte. On se croirait à l’église.

Hier, j’ai vu un avion. Il avait les ailes peintes en violet et en blanc, comme des ailes de papillon.

M. Graham et Mlle Stone parlent souvent de ce qui nous est arrivé. La nuit dernière, on est allés dans ce qu’on appelle la cour, un lieu à ciel ouvert près de la place du marché. On entend de la musique le soir, et il n’y a jamais trop de monde.

On voyait les étoiles. Ce sont les mêmes, dit Mlle Stone, même si tout le reste a changé.

Elle pense que c’est Howard Poole qui a créé ce monde. Elle dit que c’est un « Démiurge », maintenant.

« Non, les dieux sont plus distants, a dit M. Graham, et ce n’est pas hanté, ici. Mais il a dû nous amener, au moins. »

« Un acte divin en soi », a dit Mlle Stone. Elle parlait tout bas, et elle regardait les étoiles.

Je ne sais pas si je suis croyant. Ma mère dit que croire, ça compte plus que d’aller à l’église. Elle n’y allait jamais.

Mlle Stone dit qu’il y a du vivant en tout.

Je ne sais pas ce que croient les nouvelles gens. Dès que je connaîtrai mieux leur langue, je leur poserai la question.

FIN