— Faire des réserves ?
— Gagné.
— Une raison précise ?
— Cent soixante seize quatre-vingts, annonça Meg.
Ouf.
L’autre tira de sa poche deux billets de cent dollars. Meg, stupéfaite, chercha la monnaie dans une boîte à biscuits.
— J’allais à Détroit ce matin, dit l’homme. Au mariage de ma sœur. Panne d’oreiller. Je fous le smok sur la banquette arrière, je descends Beacon, je prends la nationale, d’accord ? Deux kilomètres plus loin, fin du voyage.
— La route est barrée ?
Le gros type ricana.
— Barrée ? Elle n’est plus là. Elle s’arrête net. Coupée au couteau. Elle se termine dans les arbres. Même pas un sentier. (Il le fixa.) Vous l’expliquez comment, ça ?
Dex secoua la tête.
Meg rangea les achats dans deux cartons et lui tendit la monnaie en ouvrant de grands yeux effarés.
— On est parti pour un siège, dit l’inconnu à la casquette. Ça me paraît foutrement clair.
Meg calcula la note de Dex en jetant des regards nerveux vers l’homme qui chargeait ses cartons à l’arrière d’une vieille fourgonnette Chevrolet.
— Monsieur Graham ? C’est vrai, ce qu’il a dit ?
— Je n’en sais rien, Meg. Peu probable.
— Le courant coupé. Le téléphone aussi. Peut-être que…
— Tout est possible, mais… pas d’affolement.
Elle considéra les courses de Dex, semblables à celles du client précédent.
— Vous croyez qu’on devrait tous… faire des réserves ?
— Je n’en sais vraiment rien. Ton père est là ?
— En haut.
— Tu devrais le prévenir. Qu’il y ait du vrai dans ce que ce type a dit ou qu’il s’agisse simplement d’une rumeur, de toute façon tu auras foule ici cet après-midi.
— Entendu. Tenez, monsieur Graham, votre monnaie.
Une fois les provisions dans son coffre, il faillit revenir directement chez Evelyn, mais il tenait à en avoir le cœur net. Il passa devant son appartement et prit au sud par la nationale.
Il croisa de rares voitures. Voyageurs ? Citadins arrêtés par la mystérieuse barrière ? Même si le type avait affabulé, son demi-tour forcé pouvait avoir un lien avec la coupure de courant et l’explosion sur l’ancienne réserve indienne.
La route sinuait parmi des bois de pins rayés de chemins de traverse menant aux ruines de huttes et de vieilles cabanes écrasées par la chaleur. Premier panneau, VOUS QUITTEZ TWO RIVERS ; l’affiche d’un Stuckey implanté plus loin, là où la nationale rejoignait l’autoroute ; second panneau, VOUS QUITTEZ LE COMTÉ DE BAYARD. Puis Dex négocia un virage en épingle et manqua percuter l’arrière d’une Honda Civic mal garée sur la bande d’arrêt d’urgence. Il écrasa la pédale de frein tout en braquant à gauche.
La voiture s’immobilisa. Il laissa le moteur tourner. Au bout d’un moment, il lui vint l’idée de mettre au point mort, et de couper le contact.
L’inconnu avait dit vrai.
Trois véhicules avaient précédé Dex : la Civic, une Pinto bleue dotée d’une galerie et un tracteur de semi-remorque, tous à l’arrêt. Leurs propriétaires, une femme avec un bambin, un homme en complet et le routier, se serraient les uns contre les autres. Ils regardèrent Dex quitter son véhicule.
Il gagna le bout de la chaussée. Une observation attentive lui permettrait de tout décrire avec une précision scientifique lorsqu’il verrait Howard Poole, le physicien, chez Evelyn. Il lui semblait crucial de graver dans sa mémoire les moindres détails de cette scène absurde.
La nationale cessait, comme obéissant au coup de crayon d’un géomètre. D’un côté deux voies goudronnées, de l’autre la forêt.
La découpe semblait résulter d’un instrument plus fin qu’un couteau. Seules quelques particules de goudron s’étaient détachées. La route était en contrebas par rapport à la forêt et des lambeaux de mousse et des aiguilles de pin compostées jonchaient l’asphalte. Une odeur d’humus, âcre, chaude, émanait de cette falaise en miniature dominant la chaussée. Dex préleva une poignée de terre humide qui se compactait sans peine. Elle était là depuis très, très longtemps.
Devant son genou ployé, un lombric franchit la ligne blanche avec une sublime indifférence.
Le chauffeur de poids lourd écrasa sa cigarette sous le talon de sa botte.
— Y a pas, c’est là. Personne va vers le sud aujourd’hui.
Par-delà cette démarcation, il n’y avait pas de route et il n’y en avait à l’évidence jamais eu. Une forêt profonde, sans chemins, sans même un sentier animalier.
— Ce n’est pas possible, dit la femme.
Il lui attribua la Pinto. Elle gardait ses bras serrés autour d’elle tout en jetant sans cesse des regards furtifs sur les bois, comme s’ils allaient profiter d’un instant d’inattention pour disparaître. Le bambin se pressait contre sa cuisse.
— Ce n’est pas possible, dit l’homme en complet. Enfin, c’est là, d’accord, mais ce n’est pas, euh, possible. Enfin, je veux dire, c’est incroyable.
Tout à son examen, Dex gagna le bas-côté bordé de poteaux téléphoniques. Les câbles, tranchés net eux aussi, traînaient par terre.
— C’est pas tout, déclara le routier. Même les arbres vont pas ensemble. De ce côté, ça a dû brûler deux, trois fois. Là-bas, c’est que du vieux pin. Dans cette direction, y en a un de coupé en plein milieu. On voit le cœur du bois, et la sève qui coule. Les insectes s’y sont pas encore mis, je vous parie que c’est tout récent. La nuit dernière, j’dirais.
— Vous êtes d’ici ? demanda Dex.
— J’y ai dormi. Fallait changer l’alternateur. J’partirais bien, mais c’est pareil à l’autre bout, cinq kilomètres après la carrière. Sans issue. On est pris au piège, à moins qu’ils aient oublié une voie secondaire.
— Ils ?
— Ceux qui ont fait ça. Ou ce qui a fait ça. On s’est compris. Y a peut-être moyen de s’en aller, mais j’en doute.
— Comment est-ce possible ? dit la femme.
À en juger par l’expression du chauffeur, elle devait se répéter depuis un bon moment.
Dex ne pouvait pas la blâmer. C’était la bonne question, voire la seule. Il n’avait aucune réponse à offrir, et la peur montait en lui à mesure qu’il découvrait l’ampleur du mystère.
Howard Poole poursuivit les pompiers jusqu’à l’ancienne réserve ojibwa. Lorsqu’il parvint sur la crête que Haldane et son équipe venaient de quitter et qu’il vit le laboratoire de recherches sous son voile bleu, un souvenir lui revint soudain.
Un soir, Alan Stern lui avait parlé – Stern, le physicien qui avait peut-être péri cette nuit ; Stern, son oncle.
Howard était alors un génie des maths âgé de seize ans, promis à une carrière fulgurante dans la physique des hautes énergies, perspective qui l’emplissait autant d’excitation que de frayeur. Stern séjournait dans le Queens, chez sa famille, cet été-là. Dépeint dans Time comme « prééminent dans la nouvelle génération des scientifiques américains » et photographié devant une file de radiotélescopes quelque part dans l’Ouest, il était passé à la télé et avait publié des articles farcis de formules algébriques au point d’évoquer des papyrus. Le jeune Howard l’idolâtrait.
Stern logeait là pour la semaine. Chauve, affublé d’une barbe extravagante, il accueillait les potins familiaux avec indulgence, le dîner avec courtoisie, l’évocation de sa carrière avec modestie. Howard prit patience. Tôt ou tard, il le savait, on le laisserait seul avec son oncle et, comme de coutume, le savant lui dédierait son curieux sourire de conspirateur et lui demanderait : « Alors, qu’est-ce que tu sais de nouveau sur le monde ? »