Assis sur la véranda un soir d’août, ils observaient les lucioles. Stern l’ébahissait par sa connaissance de la science moderne : les idées d’Hawking, de Guth, de Linde, et les siennes. Howard aimait ce sentiment mélangé de grandeur et de petitesse qu’il éprouvait devant de tels discours.
Puis, la conversation déclinant, son oncle se tourna vers lui.
— Howard, tu as déjà réfléchi aux questions qu’on ne peut pas poser ?
— Sans réponse ?
— Non. Qu’on ne peut pas poser.
— Je ne comprends pas.
Stern se rencogna dans sa chaise longue et croisa les bras sur sa poitrine frêle. Ses verres étaient sombres sous la lumière de la véranda. Soudain, le chant des criquets parut plus fort.
— Imagine un chien. Ton chien – comment il s’appelle ?
— Albert.
— Bon. Imagine Albert. Il est en bonne santé, non ?
— Oui.
— Intelligent ?
— Bien sûr.
— Il est donc normal, selon tous les paramètres de la gent canine. Un bon exemple de son espèce. Et il peut apprendre, n’est-ce pas ? Des tours ? Il met son expérience à profit ? Il perçoit son environnement. Il ne te confond pas avec ta mère ? Il n’est ni inconscient ni diminué en quoi que ce soit ?
— Non.
— Mais sa compréhension a des limites. À l’évidence. Parler de gravitons ou de transformations de Fourier l’exclut de la conversation. On emploie un langage qu’il ne connaît pas, qu’il ne peut pas connaître. Des concepts intraduisibles qui ne trouveront jamais place dans son univers mental.
— Entendu, dit Howard. J’oublie l’essentiel ?
— On est là à se poser des questions existentielles. Sur l’univers et son début. Sur tout ce qui existe. Et si on pose une question, on pourra sans doute y répondre tôt ou tard. On pense qu’il n’y a pas de limites au savoir. Ton chien commet peut-être la même erreur ! Il ne connaît que son quartier mais, transporté dans un lieu inconnu, il l’étudierait avec les outils dont il dispose, et il le comprendrait – à l’aide de sa vue et de son odorat, en chien qu’il est. Il n’y a pas de limites à son savoir, Howard, sinon celles dont il ne fait pas et ne peut pas faire l’expérience. Où est la différence entre lui et nous ? On est des mammifères, on a suivi une évolution parallèle, après tout. Notre cerveau est plus gros, mais de quelques dizaines de grammes seulement. On peut poser plus de questions que ton chien, beaucoup plus. Et y répondre. Mais s’il existe des limites réelles à notre savoir, elles nous sont aussi invisibles qu’à Albert. Et s’il y a dans l’univers un phénomène qu’on ne peut pas comprendre, une question qu’on ne peut pas poser, tu crois qu’on en trouvera un indice ? Qu’on aura un aperçu du mystère ? Ou qu’il restera toujours hors de portée ?
Le savant se leva, s’étira, se pencha sur la balustre qui dominait la rue sombre et bâilla.
— Ça concerne les philosophes, pas les physiciens, conclut Stern. Mais le problème m’intrigue, je l’avoue.
Howard aussi était intrigué. Il n’en dormit pas de la nuit. Une fois au lit, il considéra les limites du savoir humain. Les étoiles brillaient à sa fenêtre et, paresseuse, une douce brise rafraîchissait son front.
Jamais il n’oublia cet entretien, que son oncle mentionna en invitant Howard à le rejoindre au centre de recherches de Two Rivers.
— C’est du népotisme pur et simple, dit le jeune homme. Et d’abord, ce boulot, je le veux. Tout le monde parle de toi, tu sais. Alan Stern, naufragé corps et biens dans un projet gouvernemental. Quel dommage !
— Tu le veux ? Tu te rappelles notre conversation ?
Howard, qui s’en souvenait mot pour mot, dévisagea son oncle.
— Ça veut dire que tu étudies ce problème ?
— Qu’on l’a effleuré. Le Mystère. (Il jugea le sourire de Stern un peu fou.) Qu’on a mis la main dessus. Je ne peux pas t’en dire plus pour l’instant. Réfléchis. Parle-m’en si ça t’intéresse.
Fasciné bien malgré lui, et dépourvu d’une offre plus alléchante, Howard avait téléphoné au physicien.
Enquête, avis favorable, embauche par le secrétariat à la Défense. Arrivé trois jours plus tôt, il avait visité une partie du labo… mais personne n’avait cru bon de lui expliquer la fonction, la raison fondamentale de cette succession de salles, d’ordinateurs, de casemates en béton et de portes d’acier. Son oncle aussi restait dans le vague et gardait un air distant : tout s’expliquera le moment venu.
Du sommet de l’escarpement, il discernait les bâtiments, comme peints en bleu, la fumée s’élevant du bunker central et, pire, l’image floue d’un camion de pompiers et d’un break qui rampaient sur la voie d’accès.
Howard ne comprenait pas ce que signifiait ce voile. Mais il se savait témoin d’un désastre, d’une tragédie étrange et singulière. Aucun mouvement sur le complexe, du moins à ciel ouvert. Le centre disposait d’une équipe de lutte contre l’incendie, mais il n’en apercevait aucune trace, en tout cas dans les parages du bâtiment central. Cette lueur d’azur lui donnait le vertige.
Et si tout le monde avait péri ? Y compris son oncle ? À l’évidence, Alan Stern occupait le centre de ce dispositif ; il en était le seigneur, le sorcier, le guide. S’il y avait eu mort d’hommes, il se trouvait au tout premier rang. La fluorescence suggérait des radiations dont Howard était bien en peine de deviner la nature, mais il fallait de la puissance pour expulser des photons. Il y avait des produits radioactifs dans ce labo : les panneaux apposés sur les casemates aveugles le prouvaient, et on lui avait remis un badge de radioprotection dès le premier jour.
Voilà pourquoi il avait filé les pompiers de la localité. Il ne les croyait ni entraînés ni équipés pour combattre un feu radioactif. S’ils mésestimaient le danger, ils pouvaient tomber dans un piège mortel. Il avait donc sauté dans sa voiture et foncé à leur suite pour les prévenir coûte que coûte. Quitte, maintenant, à pénétrer sous cette chape immatérielle.
Il vit alors les deux véhicules ralentir, s’immobiliser, manœuvrer… et repartir.
Il redémarra et descendit la pente à leur rencontre.
Le chef suppléant Haldane aperçut le véhicule civil, mais il était trop mal en point pour s’en soucier, une fois sorti de son break, il avait vomi ses tripes sur les jeunes pousses du bas-côté, puis s’était assis sur un bloc de granit, la tête entre les mains et l’estomac en déroute.
Il ne voulait voir personne. Ne parler à personne. Ce qui comptait, c’était d’avoir quitté la lumière bleue et retrouvé le monde normal. Quel soulagement ! Il aspira de grandes bouffées d’un air salvateur. Il serait bientôt de retour dans sa maison banale de sa ville ordinaire, et ce cauchemar prendrait fin. L’incendie pouvait réduire ces bâtiments en cendres, il s’en foutait ; ça vaudrait même mieux.
— Capitaine ?
Il cracha par terre pour chasser le goût de vomi, leva les yeux. Devant lui, un civil vêtu d’un jean et d’une chemise en coton bien repassée. Sans doute le conducteur de l’automobile – un jeune homme, à en juger par sa peau rose et ses lunettes en cul de bouteille. Haldane garda le silence. Il attendait que l’apparition justifie sa présence.
— Je m’appelle Howard Poole. Je travaille dans ce labo. Enfin, j’aurais dû y travailler, s’il n’y avait pas eu l’accident. Je suis venu parce que je me disais que, si vous combattiez le feu, vous risquiez d’ignorer… la présence de radioactivité, de matière particulaire dans cette fumée.