Poole semblait sur des charbons ardents.
— De matière particulaire, répéta Haldane. Bon, merci, monsieur Poole, mais le problème n’est pas là pour l’instant.
— Vous avez rebroussé chemin.
— En effet.
— Je peux vous demander pourquoi ?
Certains pompiers, leur malaise passé, se regroupaient derrière Poole. Parmi eux, Shank et Stubbs, visiblement transis et hébétés sous leur casque et leur veste rembourrée.
— Vous travaillez ici, dit Haldane. Vous en savez plus que moi.
— Non. Je n’y comprends rien.
— C’est comme si on avait franchi une limite, dit Chris Shank. (Ce bon vieux Chris, songea Haldane. Toujours prêt à l’ouvrir quand on doit la fermer.) On descendait pour évaluer le sinistre, et déjà c’était bizarre, avec cette lueur et tout, mais soudain… enfin, on savait plus d’où on venait ni où on allait.
Il secoua la tête.
— Il y a des choses là-dedans, ajouta Tom Stubbs.
Haldane fronça les sourcils. Des choses là-dedans. Il les avait vues aussi, et il rechignait à en parler. D’ici, l’esplanade de l’usine d’armement paraissait vide. Étrange, tel un mirage, mais déserte. Qu’est-ce qui l’avait pris ? Une hallucination ?
Voilà que Chris Shank branlait du chef.
— Oui. J’ai vu…
— Accouche, dit Haldane.
S’il fallait en discuter devant un civil, autant parler clair.
Shank baissa les yeux. Honte et crainte révérencieuse se disputaient son visage comme l’ombre et la lumière.
— Des anges. C’est ça que j’ai vu. Plein d’anges.
Haldane le regarda fixement.
Tom Stubbs secouait la tête.
— Des anges ? Que non ! Là-bas, il y avait Jésus-Christ en personne !
Poole regarda derrière les deux pompiers d’un air égaré, et le silence de ce samedi sembla tout à coup assourdissant. Un corbeau croassa dans l’air immobile.
— Vous êtes cinglés, tous les deux, dit Haldane.
Il se tourna vers le no man’s land du centre de recherches, auquel la lumière vive donnait l’aspect d’un lambeau de ciel naufragé sur la terre. Son esprit restait clair, malgré la nausée, malgré le trouble dont il avait souffert. Il se le rappelait. Il le revoyait comme s’il y était. Il s’en souviendrait jusqu’à sa mort.
— Pas d’anges, et foutre pas Jésus-Christ, dit-il. Tout ce qu’il y a là-dedans, c’est des monstres.
— Des monstres ? répéta Poole.
Haldane cracha un nouveau jet de salive amère sur la terre pulvérulente. Toute cette histoire lui pesait.
— Vous avez très bien entendu.
Au lieu d’une panique, ce fut un malaise sournois et profond qui se répandit en ville. Les rumeurs coururent des jardins aux rues pour mieux revenir s’insinuer dans l’intimité des foyers. Ce soir-là, tous savaient qu’une forêt impensable barrait la route au nord comme au sud, certains connaissant par ouï-dire la présence des anges de Chris Shank au labo. Quelques-uns croyaient même au Second Avènement tel que le défendait Tom Stubbs : un Messie de cent mètres, vêtu du blanc de la Résurrection, arpentant la ville. Le dimanche, tous les sermons condamnaient ce point de vue dans des églises combles.
Un week-end sans électricité, ni téléphone ni la moindre explication. Les gens se calfeutraient chez eux et s’assuraient les uns les autres que d’ici peu la vie reprendrait son cours, la lumière reviendrait et la télé éclaircirait l’affaire. Les stocks alimentaires s’épuisaient dans les rares épiceries ouvertes. Le supermarché du centre commercial de Riverview resta fermé, au grand soulagement du voisinage : ça devait puer le fauve, là-dedans, disait-on, après les deux jours de beau temps printanier et la coupure de courant au rayon surgelés.
Samedi soir, Dex et Howard échangeaient leurs récits. Chacun veilla d’abord à épargner la crédulité de l’autre, puis les langues se délièrent quand il apparut qu’ils avaient tous deux été les témoins de miracles. Au matin, ils partirent. Dex conduisait. Howard, calé dans le siège du passager, une carte d’état-major sur les genoux, le crayon et le compas en main, admira la barricade boisée dressée sur la nationale au sud, l’inscrivit avec précision et procéda de façon semblable pour le nord. Puis ils suivirent tous les chemins possibles, pour aboutir immanquablement à une barrière naturelle de pins majestueux. La County Route 5 s’achevait pareillement à l’ouest quand Howard dit :
— On n’a qu’à arrêter là.
— C’est vrai que ça devient monotone.
— Et surtout évident.
Howard plaqua la feuille de papier contre le tableau de bord : il avait porté tous les barrages et les avait reliés entre eux. Dex nota que la figure formait un cercle parfait dont la ville occupait le quadrant sud-ouest.
Howard recourut au compas pour en marquer le centre, mais Dex l’avait déjà estimé : l’ancienne réserve ojibwa, le laboratoire de recherches en physique de Two Rivers, où le jeune diplômé avait vu des voiles d’une lueur azur, et le chef des pompiers, des monstres.
Ce même dimanche, Calvin Shepperd, un pilote privé, s’envolait en hydravion de l’extrémité ouest du lac Merced et mettait cap au sud, vers Détroit – ou son ancien emplacement sur la carte.
Du ciel, le cercle relevé par Dex et Howard était aussi évident qu’une ligne de cartographe. On avait transplanté (tel est le mot qui lui vint à l’esprit : transplanté, comme le ficus de sa femme) Two Rivers, en fait une bonne partie du comté de Bayard, dans la forêt de pins qui devait recouvrir le Michigan quand Jolliet et La Salle l’avaient exploré au XVIIe siècle. Shepperd, homme plutôt calme de nature, n’y comprit goutte, mais refusa de céder à la peur. Il observa et prit note pour plus tard.
Autre élément troublant, son récepteur VOR ne captait aucun signal. Peu lui importait. Aviateur chevronné, il avait calculé son itinéraire à l’aide des règles de vol à vue V.F.R., et il savait encore naviguer à l’estime, merci bien. Il n’était pas de ces accros de la radionavigation qui sont perdus sans ordinateur, mais le silence des balises l’inquiétait.
Il mit cap au sud à la boussole le long de la rive du lac Huron, par la baie de Saginaw. Il aurait dû survoler Bay City puis Saginaw, mais elles avaient disparu. S’il rencontra des signes de présence humaine, fermes, puits de mine, coupes de bois, Shepperd dut attendre la rivière de Détroit pour trouver une localité digne de ce nom.
Une ville, même. Mais ce n’était pas le Détroit qu’il se rappelait. Il n’avait jamais vu d’endroit pareil.
Il y avait du trafic aérien, des appareils grands et frêles d’un modèle inconnu. Mais ni tour de contrôle ni balise, juste des parasites dans ses écouteurs. Il mettait ces avions en péril par sa présence. Il survola les faubourgs, à basse altitude, puis de longs bâtiments au toit en tôle blottis au bord de la rivière. Des entrepôts ? Il entrevit des immeubles en pierre noire, des rues étroites et encombrées. Les véhicules, dont certains tirés par des chevaux, n’éveillèrent aucun souvenir en lui. De haut, on aurait dit un diorama, une vitrine de musée ; en aucun cas un endroit réel. Ce n’est pas vrai, mon Dieu, se disait-il.
Il en avait vu assez pour se sentir angoissé. Il rentra avec le soleil au bout de son aile, en tâchant de refouler l’image de ce lieu, de peur de craquer. Il rongea son frein durant tout le trajet. Et s’il s’était trompé dans ses calculs ? Si Two Rivers manquait à l’appel ? Et s’il devait se poser en pleine nature ?
Il n’avait plus les repères édifiés par l’homme, mais il connaissait le pays comme sa poche. Cette terre faisait partie de sa famille. Elle ne le trahit pas. Shepperd retrouva la surface paisible du Merced peu avant la tombée de la nuit.