Le gros secoue le bras du forcené.
— Hé ! Planque ton Obélix, mon pote ! exhorte le Valeureux ! Et reste av’c nous, qu’autrement sinon tu vas assassiner c’t’pauv’ guêpe ! La défoncer jusqu’au moral ! Soye objectif, quoi, merde ! C’est comme si Pompidou voudrait faire passer la revue du Quatorze juillet par le Passage des Panoramas ! Ce sidi, j’sais pas où que tu peux trouver des Champs-Élysées capables de laisser défiler ta force de frappe ! Ah ! mon pauv’ vieux… Et moi qui plaignais un cousin à Berthe parce qu’il a un pied bot !
Nulle bonne parole n’est susceptible d’atteindre l’entendement de cet homme (je devrais écrire : de ce surhomme). C’est un fauve ! Un cerf en plein élan ; un tigre, un plantigrade ! Mais non, que cité-je là : c’est un é-lé-phant ! Il grogne ! Il s’obstine ! Il s’impétueuse sur la personne. Comprenant l’inefficacité du verbe en face de ce problème, l’intrépide passe aux actes, lui aussi. V’lan ! Il porte un atémi foudroyant sur le corps du délice. Une manchette pareille, je vous jure, un rhinocéros en choperait le torticolis. Le membre actif devient membre honoraire aussi vite que se dégonfle un ballon en baudruche contre lequel on a voulu éteindre sa cigarette. Fou de rage, le client se jette sur son agresseur. Seulement, s’il a la force il lui manque la technique. Le Mastar esquive, puis lui place deux ou trois une-deux à la face, ce qui représente une demi-douzaine de gnons homologués, l’autre s’écroule sonné. Bérurier décroche ses fringues du clou et les lui jette en déclarant :
— Disparais, toi et ton pipe-line de malheur ! Pas la peine de trimbaler un chibroc de diplodocus quand on est incapable d’amortir quèques chiques-naudes. Ça se prend pour Jumbo et ça se laisse mettre K.O. d’un coup de plumeau ! Gonzesse, va !
Il le vire hors de la chambre.
— Tu sais, dis-je au gros, des « gonzesses » pareilles, je ne crois pas que nous en rencontrerons beaucoup.
Plus réaliste que nous, Horry Zonthal est déjà en train de parlementer avec la fille. Il s’adresse à elle en anglais.
— Je cherche Fatima Shagatdôré, dit-il. Est-ce vous ?
L’interpellée qui reprenait du poil de sa bête depuis l’expulsion de son invraisemblable client a une nouvelle mimique effarée.
— Elle n’est plus ici ! Plus ici ! jette-t-elle en hâte, en vrac et en haletant (faut le faire).
— Où est-elle ? insiste l’agent israélien.
— On l’a pendue hier matin, elle appartenait à un réseau d’espionnage.
Et floc ! À vous de jouer, monsieur le maire ! Notre ultime planche of salut, déjà passablement vermoulue, s’écroule.
Comme pour concrétiser notre affliction, voilà que ça se met à brouhahater ferme in the Street.
— Acré ! glapit le Dodu qui vient de jeter un œil par l’entrebâillement ; v’là les matuches ! C’te carne de Jumbo a fait un foin terrible. J’aurais dû lui administrer une totale. Il nous balance aux bourdilles, la vache !
On a une réaction similaire, Zonthal et moi. On se complète admirablement. D’un même élan on empoigne le plumard de la nana et on le coltine devant la lourde. Faible obstacle. Dérisoire sursis ! Y’a pas d’autre issue à la pièce. S’agit d’une tanière à bavouiller, d’un alvéole à vérole, d’une cellule d’émois ! Alors, que faire ?
C’est le Proéminent qui trouve. Il nous désigne la cloison nous isolant de la pièce voisine. De simples planches grossièrement tapissées. Le v’là qui prend du recul. La charge sauvage ! un taureau furax ! Le mur de bois éclate. Le Gros continue de débouler chez les voisins. Un couple en train de bien faire, que dis-je : de bien foutre ! Une collègue à la gentille brunette qu’on vient de délivrer éponge un vieux barbu au crâne rasé et au bide tombant. Pépère qui opérait sa jonction avec des apothéoses sensorielles est culbuté en pleine gloire ! Il a été propulsé hors de sa partenaire hors du lit ! Il gît « à plat ventre » sur le plancher rugueux, bramant tout ce qu’il sait, avec son zigom qui tortillonne. Vous parlez d’une avarie de machine !
— Pleure pas, Pépère, lui lance le Mastar, on t’a p’t’être évité une chtouille mémorable !
Nous avons franchi la brèche. Déjà ça tambourine à notre porte. J’sais pas s’il a lu Marcel Aymé, Alexandre-Benoît, toujours est-il que le Passe-Muraille, c’est son modèle. Le voici qui réitère. Une nouvelle ruée. Un nouveau fracas ! Et les cloisons cèdent ! Des béantures se forment ! Un autre couple est interrompu dans ses ébats ! Cette fois ils sont tombés l’un sur l’autre et le monsieur se trouve engagé jusqu’à la garde dans l’hagarde. Faudra les désunir au démonte-pneu, probable. Un taureau, je disais de Béru ? Non : un bélier, mes fils ! Heureusement que l’immeuble est supra-léger. Si toutes les maisons ont cette friabilité, on va traverser Bagdad de la sorte. À présent, il démantèle une porte, le Calife.
Broutille, vous pensez ! On déboule dans un couloir obscur et malodorant. À droite, the Street. Grouillante d’uniformes ! C’est pas pour nos pommes. On oblique à gauche. Un escalier ! On le gravit. Pas haut, car l’immeuble ne comporte qu’un étage. Une sorte de tabatière livre accès au toit. Pas le temps d’entonner « J’ai du bon tabac ». On s’entrehisse. Les tuiles romaines, cuites et recuites par l’impétueux soleil, craquent sous nos pas. On galope dans les pénombres. Fuir, c’est aller ailleurs le plus rapidement possible, n’est-ce pas ? De préférence dans la direction opposée au danger. Seulement, ici, le danger est partout. Ambiant, endémique. On court à perdre haleine, comme disent les grands romanciers ou les cordonniers distraits. On monte, on redescend les misérables toitures groupées. Parfois on saute une ruelle, ce qui n’a rien d’olympique comme exploit. Les mille et une nuits ! Tu parles… Ce que j’aimerais un tapis volant ! À réaction de préférence… Soudain, Horry Zonthal pousse un cri et s’engloutit dans des profondeurs. Il vient de rater un toit et il s’est abîmé trois mètres plus bas dans une courette. Sans hésiter on plonge à sa suite et on se trouve dans un atelier de chaudronnerie en plein air. Le pauvre vieux est tombé sur une enclume et il gît au sol dans une posture éloquente ; il a la jambe cassée, presque à l’équerre du tronc. Vous parlez d’une tuile, si j’ose dire à propos d’un gars tombé d’un toit ! On s’empresse autour de lui. Il est livide.
— Je suis perdu ! halète-t-il.
— Tu débloques, gars ! Une guitare fanée, c’est pas la mort d’un jules ! le rassure Bérurier. À ce tarif-là les estations de sports divers feraient relâche !
— Non, non, balbutie l’agent israélien, je n’ai pas que la jambe. Ma colonne vertébrale aussi s’est rompue. Je n’éprouve plus rien dans la partie inférieure. Tout est fini.
— Soye pas pessimisse, Mec ! Tu la reverras ton Israël, tente malgré tout de convaincre le Sédatif.
— Écoutez ! me souffle Zonthal. Prenez ma montre. À l’intérieur du boîtier se trouve un document qui doit parvenir coûte que coûte à mes chefs, car je suis des services secrets moi aussi. Si vous arrivez à vous en tirer, allez en Israël ; rendez-vous aussitôt au kibboutz. Youde-Labboûm, à gauche en sortant de Nazareth. Demeurez-y quelque temps. Un jour quelqu’un s’approchera de vous, qui vous dira : « Française des Pétroles perd un point ! » Vous répondrez alors « Sablières de la Seine en gagne deux ! » Puis vous remettrez ma montre à la personne en question, en même temps que votre note de frais. Nos services remboursent les voyages en first et les notes de restaurant sur simples justificatifs, moins quinze pour cent de retenue pour la taxe de séjour. À présent, partez, partez vite !
— Et toi, mon pauv’ bonhomme ? lamente le Bérurier au grand cœur.