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Il est bien d'une autre race. À cet instant, il méprise ce peuple français.

Il a vu, le 16 août, le régiment de La Fère se mutiner.

Les soldats se sont rendus en colonne serrée à la maison du colonel, exigeant qu'on leur donne la masse noire contenue dans la caisse du régiment. Devant leur détermination et leur nombre, leurs cris et leurs menaces, le colonel a cédé.

Les soldats se sont partagé l'argent puis ils se sont enivrés, forçant les officiers à boire, à chanter et à danser avec eux.

Bonaparte assiste de loin à ces scènes. Il voit l'un de ses camarades, le lieutenant Bourbers, entouré de furieux qui l'accusent d'avoir frappé l'un d'eux. On veut l'égorger. Deux sergents-majors se précipitent, l'enlèvent. Mais le lieutenant est contraint le soir même de quitter Auxonne déguisé en femme ! Il aurait fallu, dit Bonaparte à Des Mazis, faire tirer au canon sur les mutins, cette canaille abjecte qui bafoue tous les principes de la discipline.

Ce désordre le révolte, même si la nouvelle politique lui paraît être « un pas vers le Bien ». Mais là n'est pas l'essentiel. C'est à la Corse que Bonaparte pense obsessionnellement.

Il voudrait que son parrain Giubega agisse.

« Jusqu'ici la prudence a indiqué de se taire, lui écrit-il encore. La vérité a peu d'appâts à une cour corrompue : mais aujourd'hui la scène a changé, il faut aussi changer de conduite. Si nous perdons cette occasion, nous sommes esclaves à jamais... »

Il veut rejoindre la Corse. Le 21 août, enfin, il reçoit officiellement notification de son congé, qui devrait se prolonger jusqu'au 1er juin 1790.

Les derniers jours à Auxonne lui paraissent interminables.

Il va de la caserne à sa chambre. Il se rend chez le libraire. Il entend sonner plusieurs fois par jour le tocsin. Des gens affolés courent dans les rues. On annonce l'arrivée de bandes de brigands, puis cette grande peur, qui dure depuis un mois comme une fièvre intermittente, retombe.

Quand à la mi-septembre Bonaparte quitte enfin Auxonne, le calme semble revenu.

En route vers Marseille, où il compte rencontrer l'abbé Raynal avant de s'embarquer pour la Corse, Napoléon Bonaparte fait halte à Valence.

On le reçoit avec joie, on se souvient du jeune lieutenant en second. Dans le salon de M. de Tardivon, on parle avec passion de cette Révolution qui bouleverse le pays, on s'inquiète des brigands qui ont mis le feu aux châteaux de la région. On espère en une monarchie rénovée qui doit naître de ces événements.

M. de Tardivon, abbé de Saint-Ruf, prend le bras de Bonaparte. Il parle lentement, au même rythme que ses petits pas.

« Du train que prennent les choses, dit-il, chacun peut devenir roi à son tour. Si vous devenez roi, monsieur de Bonaparte, accommodez-vous de la religion chrétienne, vous vous en trouverez bien. »

Le lendemain, Bonaparte, à la proue du bateau qui descend le Rhône, se laisse griser par l'air qui vient de la mer.

Troisième partie

La cervelle pleine des grandes choses publiques

 Septembre 1789 - 11 juin 1793

9.

Napoléon, ce 25 septembre 1789, est le premier des passagers à quitter le navire, à bondir sur le quai du port d'Ajaccio.

La chaleur est encore estivale. La ville, en ce début d'après-midi, somnole, troublée seulement par les voix des marins et des portefaix.

Tout est si calme, si paisible en apparence, si différent de ce que Napoléon a imaginé, qu'il hésite un moment.

Sa tête bouillonne de projets pour la Corse. Sa mémoire est pleine de rumeurs d'émeutes et d'images de violence.

Il se souvient de tout ce qu'il a vécu, à Seurre, à Auxonne, des propos qu'on lui a tenus à Valence et sur le bateau qui descendait le Rhône.

À l'un des relais, sur le fleuve, des patriotes ont voulu arrêter une jeune femme, Mme de Saint-Estève, avec qui Napoléon s'était lié le temps du voyage. On s'est étonné de la présence d'un officier à son côté. On a trouvé que la jeune femme ressemblait à la comtesse d'Artois, dont on savait qu'elle avait quitté Paris afin d'émigrer. Napoléon, heureusement, a réussi à convaincre les patriotes de leur erreur.

À Marseille, les rues étaient envahies de patriotes arborant la cocarde tricolore. Des orateurs, debout sur des bornes ou des charrettes, appelaient à la vigilance, mettant en garde contre les brigands.

Bonaparte, avant d'embarquer, a rencontré l'abbé Raynal, qui l'a encouragé à écrire l'Histoire de la Corse.

Tout au long de la traversée, Napoléon a arpenté le pont, impatient d'atteindre son but, rêvant au rôle qu'il va jouer, peut-être, auprès de Pascal Paoli si celui-ci rentre d'Angleterre ou bien au lieu et place du Babbo, s'il ne peut rejoindre l'île.

Et puis voici la torpeur ajaccienne, la cité assoupie, qui semble hors de l'Histoire.

Un instant, Napoléon est saisi par le doute. Et s'il avait quitté le grand théâtre pour une arrière-cour, où rien ne se joue ?

Il voit Joseph s'avancer à sa rencontre.

Que se passe-t-il en France ? demande Joseph. Qu'en est-il de cette révolution ? Joseph a bien reçu les lettres de son frère, mais les journaux n'arrivent pas ou seulement plus d'un mois après leur parution. Les députés corses élus aux États généraux, ceux du Tiers État, Saliceti, l'avocat au Conseil supérieur - « Je suis avocat, précise Joseph avec fierté, membre, moi aussi, du Conseil supérieur » - et le comte Colonna de Cesari Rocca, le neveu de Paoli, ainsi que ceux de la noblesse et du clergé, le comte de Buttafoco et l'abbé Peretti, ne donnent guère de nouvelles des débats de l'Assemblée constituante.

Rien n'a changé ici, ajoute Joseph. Le gouverneur, le vicomte de Barrin, ne publie aucun des décrets votés par l'Assemblée. C'est comme s'il n'y avait pas eu d'États généraux, de prise de la Bastille. L'île est toujours sous l'autorité militaire.

Joseph, tout à coup, montre des soldats qui portent à leur chapeau la cocarde blanche.

Napoléon s'indigne. Ignore-t-on, en Corse, qu'une révolution a eu lieu ? Qu'on a aboli les privilèges ? Est-il possible que le grand vent qui a balayé le royaume de France, imposé à tous la cocarde tricolore, n'ait pas atteint la Corse ?

Il est si révolté que, sur le chemin de la maison familiale, il change de sujet et questionne son frère sur la situation de la famille.

Letizia Bonaparte attend Napoléon, dit Joseph. Ses enfants sont autour d'elle. Ils ont hâte, eux aussi, de revoir leur frère. Élisa, qui termine son éducation à la Maison de Saint-Cyr, est la seule absente.

Joseph hésite, comme s'il craignait d'irriter Napoléon. Leur avenir est incertain, dit-il, comme celui de tous les Corses.

« Je n'ai plaidé qu'une seule cause », explique Joseph.

Il pérore un peu, devant Napoléon. Il a obtenu l'acquittement du meurtrier qu'il défendait, et dont on a reconnu qu'il agissait en état de légitime défense.

Lucien ? demande Napoléon.

Il est rentré d'Aix, après avoir quitté le petit séminaire. Il n'a pas obtenu de bourse. C'est aussi le cas de Louis, qui sollicite en vain une aide financière pour suivre l'enseignement d'une école militaire, à l'exemple de Napoléon. Jérôme est un enfant de cinq ans, Caroline va avoir huit ans, Pauline dix.

Bonaparte se tait longuement, puis, au moment où il entre dans la rue Saint-Charles, où il aperçoit la maison familiale, il dit d'un ton sévère qu'il va mettre tout ce monde au travail.

Il faut de l'ordre, de la discipline, un strict emploi du temps. Cette maison, ajoute-t-il, doit être pour ces enfants un collège. Il n'est pas question qu'on y fainéante. Les Bonaparte doivent être un exemple pour la Corse.