Выбрать главу

À peine Napoléon a-t-il eu le temps d'embrasser les siens, d'écouter Letizia Bonaparte se plaindre des difficultés de la vie, à peine a-t-il pu sermonner Lucien, l'inciter à plus de rigueur et moins de palabres, que des proches pénètrent dans la maison.

Toujours la même question revient : Que se passe-t-il en France ?

Napoléon répond avec fougue. Le nombre des présents le rassure sur l'état de l'opinion, on veut le changement. Chaque jour, lui explique-t-on, on attend l'arrivée des bateaux. Tout le monde veut savoir. Le peuple guette un signe de France pour agir.

À Ajaccio, le 15 août, les habitants ont manifesté contre l'évêque Doria, et l'ont contraint à verser quatre mille livres. On a réclamé la suppression des droits de l'amirauté. Le commandant de la garnison, La Férandière, et ses officiers, n'ont rien pu empêcher. Ce n'est que lorsqu'ils ont menacé les manifestants du canon que ceux-ci se sont dispersés. Un comité de trente-six citoyens a été constitué.

À Bastia, à Corte, à Sartène et dans les campagnes, partout des mouvements ont eu lieu. Des exilés commencent à rentrer dans le nord de l'île. Ils ont constitué des bandes d'une trentaine d'hommes. Le gouverneur Barrin a renoncé à les poursuivre. Mais il tient les villes. Le peuple craint la répression, mais si on fait appel à lui, il se lèvera.

Napoléon a écouté, puis il s'est lancé dans une harangue vibrante. Il condamne les « lâches et les efféminés qui languissent dans un doux esclavage ». Il est de ceux qui veulent agir. On l'écoute. On parle sans fin.

Ce n'est qu'au milieu de la nuit que Napoléon se retrouve seul avec son frère. Il entraîne Joseph dans le jardin, malgré la fraîcheur de la nuit. À eux deux, dit-il, ils peuvent changer la Corse, préparer le retour de Pascal Paoli, ou bien... Napoléon se tait quelques instants, puis ajoute : continuer son action, prendre sa suite.

Il s'éloigne seul, marche à grands pas.

Dans les jours qui suivent, Napoléon parcourt les rues d'Ajaccio et les chemins de la campagne voisine.

Il rassemble, il parle, frémissant. Ce qu'il a écrit dans les Lettres sur la Corse, ce qu'il porte en lui depuis des années, il le dit.

Joseph agit de son côté, et, le soir, les deux frères confrontent les résultats de leur action.

La nuit, dans sa chambre de la maison de la rue Saint-Charles, ou bien dans son cabinet de travail de la maison de campagne de Milelli, Napoléon écrit. Il recommence l'introduction des Lettres sur la Corse, exalte avec encore plus de force la personnalité de Pascal Paoli.

Le matin, il confie ce qu'il a écrit à son frère Lucien, afin qu'il le recopie.

La maison Bonaparte, commence-t-on à dire à Ajaccio, ressemble à un couvent ou un collège.

Napoléon n'a pas vingt et un ans, mais chaque jour qui passe lui donne plus de confiance en lui-même.

Souvent, il s'isole. Il marche dans la campagne. Il aime cette végétation touffue, puis, plus loin, le paysage nu de ces salines. Et parfois, quand il rentre, il tremble. La fièvre l'a à nouveau saisi. Certaines zones où il aime à se promener sont insalubres. Mais il n'interrompt ni ces réunions, ni ces randonnées, ni ce travail d'écriture qu'il poursuit presque chaque nuit.

Il découvre pour la première fois de sa vie l'action sur les hommes. Il est, de réunion en réunion, plus habile, plus convaincant. Certains Ajacciens veulent tenter un coup de force. Napoléon les calme. Le gouverneur dispose des troupes et des canons, dit-il. Il faut agir avec prudence, s'appuyer sur ce qui se passe à Paris, pour contraindre les autorités de Corse à céder.

Le 31 octobre 1789, il réunit dans l'église Saint-François ceux qui se veulent patriotes. On s'étonne de cette convocation. C'est le premier acte de ce jeune homme dont on a commencé à prononcer le nom avec respect. Napoléon va et vient dans les travées. Il tient un livre à la main. C'est une adresse qu'il commence à lire. « Lorsque des magistrats usurpent une autorité contraire à la loi, dit-il, lorsque des députés sans mission prennent le nom du peuple pour parler contre son vœu, il est permis à des particuliers de s'unir. »

Il demande qu'on délivre la Corse « d'une administration qui nous mange, nous avilit et nous discrédite ».

Il en appelle aux députés du Tiers État, Saliceti et le comte Colonna de Cesari Rocca. Ceux de la noblesse et du clergé, Buttafoco et Peretti, ne sont même pas mentionnés.

« Nous sommes des patriotes », conclut Napoléon.

Il a fait installer une table dans l'église.

Il y dépose le texte, prend la plume, se tourne vers les hommes rassemblés, déclare qu'il faut signer cette adresse et qu'il la paraphera le premier.

Il se penche et, d'un mouvement rapide de la main, il trace : Buonaparte, officier d'artillerie, puis il se redresse.

Cette nuit-là, il ne dort pas. Il vient d'accomplir son premier acte politique.

Il se lève. Il descend dans le jardin de la maison de Milelli où il s'est installé cette nuit-là. Cette signature est à la fois l'aboutissement de toutes ses pensées, et un point de départ, le début d'une route dont il ne voit ni le tracé, ni le terme, mais qu'il doit suivre.

Agir, agir, telle est la loi à laquelle il doit se soumettre.

Le lendemain, il chevauche vers Bastia. C'est la capitale. Là siège le gouverneur Barrin. C'est ici que tout se joue.

Napoléon s'installe. Il réunit des patriotes, parle avec autorité. Il attend, dit-il, la livraison de deux caisses en provenance de Livourne.

Lorsqu'elles arrivent, c'est lui qui les ouvre. Il plonge ses mains au milieu de cet amoncellement de cocardes tricolores qu'il fait distribuer aux Bastiais et aux soldats de la garnison.

Dès le 3 novembre, la ville s'est couverte de bleu-blanc-rouge. Mais les officiers tiennent leurs hommes, emprisonnent ceux qui s'obstinent à arborer les nouvelles couleurs.

Il faut aller plus loin. Agir à nouveau, franchir une marche, car agir, c'est monter.

Que les Bastiais sortent leurs armes, les préparent ostensiblement, qu'ils affûtent leurs couteaux, montrent leurs fusils, dit Napoléon. Qu'ils se rendent pacifiquement, le 5 novembre 1789, à l'église Saint-Jean où se fera leur enregistrement officiel dans la milice ainsi créée.

La tension est vive. Napoléon parcourt la ville.

Des compagnies de grenadiers et de chasseurs du régiment du Maine avancent vers l'église. Les canons de la citadelle sont braqués sur la ville. Des officiers insultent les Bastiais : « Ces gueux d'Italiens veulent nous narguer ? Ils auront affaire à nous ! »

Le seul Corse qui soit officier d'artillerie comme Bonaparte, Massoni, rejoint ostensiblement la citadelle.

Dans les rues proches de l'église Saint-Jean, c'est tout à coup l'affrontement entre les soldats et les Bastiais. On tire. Deux soldats sont tués, des Corses blessés à coups de baïonnette.

Peu après, Barrin fait une concession. Il distribue des armes aux nouveaux miliciens. Quant au colonel qui commandait les troupes, il ne lui reste qu'à quitter Bastia. Lorsque son navire s'éloigne, les Corses l'accompagnent de leurs cris, du hululement de leurs cornets.

« Nos frères de Bastia ont brisé leurs chaînes en mille morceaux », dit Napoléon.

Il rentre à Ajaccio. Il connaît ces chemins qu'il a parcourus tant de fois déjà. Mais jamais comme en ce début du mois de novembre 1789, il n'a eu le sentiment d'avoir fait naître des événements, créé l'histoire. C'est une griserie qu'il n'a jamais encore éprouvée.

Lorsque quelques semaines plus tard il apprend que, à la nouvelle des événements de Bastia, le député Saliceti demande que la Corse ne soit plus soumise au régime militaire comme une région conquise, mais intégrée au royaume et régie par la même Constitution que les autres parties de l'empire, il exulte.