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L'Assemblée nationale, le 30 novembre 1789, a non seulement accepté cette demande mais, sur la proposition de Mirabeau, a déclaré que tous les exilés qui avaient combattu pour la liberté de l'île pourraient rentrer en Corse et exercer le droit de citoyens français.

La nouvelle est connue à la fin décembre.

Aussitôt, Napoléon fait confectionner une banderole qu'il fait accrocher sur la façade de sa maison de la rue Saint-Charles. Elle porte ces mots : « Vive la Nation, Vive Paoli, Vive Mirabeau. »

Dans toute la ville on danse, on chante. On allume un feu de joie sur la place de l'Olmo. On crie : « Evviva la Francia ! Evviva il rè ! »

Napoléon se mêle à la foule.

Dans les églises, des Te Deum sont chantés.

À écouter ces voix, ces acclamations, Napoléon éprouve la joie née de l'orgueil d'être à l'origine de ces choses. Ces hommes et ces femmes qui dansent, ce peuple en liesse lui doivent leur bonheur.

Il est bien l'un de ces hommes à part, ceux que Plutarque appelle des héros qui font l'Histoire.

Il a à peine vingt ans et cinq mois.

Il écrit. Il se sent, peut-être pour la première fois depuis l'enfance, uni en lui-même, comme si les deux parties séparées de son être s'étaient enfin rejointes.

Le patriote corse accepte l'officier français.

La France nouvelle, cette nation puissante, éclairée, qui lui avait semblé frivole, corrompue par les femmes galantes, les mœurs dépravées et l'oisiveté, vient de renaître. Elle rayonne. Elle reconnaît la Corse comme partie d'elle-même.

Napoléon s'enthousiasme : « La France nous a ouvert son sein, dit-il. Désormais, nous avons les mêmes intérêts, les mêmes sollicitudes : il n'est plus de mer qui nous sépare ! »

Il renonce donc à publier les Lettres sur la Corse. À quoi bon, maintenant ?

« Parmi les bizarreries de la Révolution française, dit-il, celle-ci n'est pas la moindre : ceux qui nous donnaient la mort comme à des rebelles sont aujourd'hui nos protecteurs, ils sont animés par nos sentiments. »

Lorsque, durant ces premiers mois de l'année 1790, Napoléon sort dans les rues d'Ajaccio, seul ou en compagnie de Joseph, il éprouve ce plaisir d'être salué, entouré de cette curiosité affectueuse et reconnaissante qui accompagne ceux en lesquels le peuple reconnaît ses chefs ou ses représentants.

On veut échanger quelques mots avec lui. On félicite Joseph d'avoir été nommé officier municipal.

Un clan Bonaparte se constitue peu à peu, et Napoléon tient à montrer à ses partisans qu'il est à la fois un inspirateur et un patriote modeste.

Il se fait inscrire sur les rôles de la garde nationale comme simple soldat, et il prend son tour de faction devant la porte de Marius-Joseph Peraldi, qui a été nommé colonel de cette garde.

Qui s'y trompe ?

Napoléon, par des indiscrétions, apprend que La Férandière, le commandant de la garnison d'Ajaccio, a écrit au ministre pour le dénoncer. « Ce jeune officier a été élevé à l'École Militaire, écrit La Férandière, sa sœur, à Saint-Cyr, et sa mère a été comblée de bienfaits du gouvernement. Il serait bien mieux à son corps, car il fermente sans cesse. »

Aussitôt Napoléon prend les devants, et écrit, dès le 16 avril 1790, à son colonel, afin de solliciter un nouveau congé.

« Ma santé délabrée, dit-il, ne me permet point de joindre le régiment avant la seconde saison des eaux minérales d'Orezza, c'est-à-dire le 15 octobre. »

Il joint à sa lettre un certificat médical attestant de la véracité de ses dires. Et il est vrai que de temps à autre, peut-être à la suite de ses promenades dans les salines, il se sent fiévreux.

Le 29 mai, un congé de quatre mois lui sera accordé à compter du 15 juin 1790.

Il est libéré. Il a de plus en plus le sentiment que sa volonté et son désir peuvent forcer toutes les portes. Qu'il lui suffit de vouloir pour pouvoir. Dès lors qu'il a choisi un but à atteindre, il importe seulement de rassembler méthodiquement les moyens de se mettre en mouvement, et si la volonté demeure, pas un obstacle ne résistera.

Il veut rester en Corse afin de continuer d'y « fermenter » l'île, de pousser Joseph à faire partie de la délégation qui devait aller à la rencontre de Pascal Paoli en route vers la Corse.

Il faut qu'il soit présent en Corse pour ce retour du Babbo. Il ne peut abandonner l'île au moment où le peuple en mouvement va rencontrer son héros, celui auquel Napoléon a adressé ses offres de service.

Le 24 juin 1790, Joseph s'est embarqué pour Marseille. Pascal Paoli a quitté Paris après avoir été acclamé à l'Assemblée nationale et accueilli par Robespierre au club des Jacobins, et la délégation dont Joseph fait partie doit le rencontrer à Lyon.

Napoléon, le lendemain 25 juin, est à sa table de travail.

Tout à coup, il entend la rumeur d'une foule en marche et des cris.

Depuis quelques jours, un conflit oppose la municipalité d'Ajaccio et les citoyens de la ville aux autorités de la garnison. La municipalité réclame des armes, l'accès à la forteresse. La Férandière et le major Lajaille refusent.

Napoléon saisit son fusil et, sans avoir pris le temps de passer sa veste, d'enfiler ses bottes et de coiffer son chapeau, il descend dans la rue.

Les manifestants le reconnaissent, l'acclament comme leur chef. Il hésite, puis, parce qu'il a déjà eu en face de lui des émeutiers, il sait jusqu'à quelles extrémités peut aller une foule, il prend leur commandement, jouant avec leur volonté, acceptant l'arrestation de Français mais les protégeant de violences plus graves.

C'est ainsi que le major Lajaille est arrêté, retenu par la municipalité. Mais à cet instant Napoléon se tient en retrait comme il l'avait fait à Bastia le 5 novembre 1789. Il ne se décide à intervenir à nouveau dans le premier rôle qu'au moment où la municipalité, après avoir relâché le major Lajaille, veut rédiger un mémoire pour justifier cette « journée du 25 juin ». Il accuse La Férandière d'avoir fomenté « d'infâmes complots contre la loi » et tenté une « coupable rébellion ». Il dénonce ceux des Corses qui se sont mis au service de la France de l'Ancien Régime, « qui vivent au milieu de nous, qui ont prospéré dans l'avilissement universel et qui aujourd'hui détestent une constitution qui nous rend à nous la liberté ! »

Comment, écrivant cela, ne penserait-il pas à son père, Charles Bonaparte, qui fut de ces Corses-là ?

Un dimanche de juillet 1790, alors que Napoléon se promène avec son frère Joseph place de l'Olmo, un groupe de Corses ayant à leur tête un abbé Recco, neveu de leur ancien professeur de mathématiques à Ajaccio, se précipite. Ils accusent Napoléon d'avoir fomenté l'émeute du 25 juin, d'avoir persécuté des Français et les Corses dignes de ce nom. Lui, un Bonaparte, dont le père, jadis partisan de Paoli puis courtisan de M. de Marbeuf, lui, un Bonaparte d'origine toscane.

Des amis de Napoléon s'interposent, menacent de mort quiconque oserait le toucher. Napoléon a conservé son sang-froid. « Nous ne serions pas français ? s'écrie-t-il. Orrenda bestemmia, horrible blasphème ! J'attaquerai en justice les scélérats qui le profèrent ! »

On échange encore quelques injures, puis chaque groupe se retire.

Napoléon rentre avec Joseph à la maison de la rue Saint-Charles. Il est silencieux et pensif.

Il vient de mesurer les haines qui divisent les Corses. Ceux qui furent partisans de Paoli et lui restèrent fidèles, et ceux qui acceptèrent, comme Charles Bonaparte, de collaborer avec les autorités françaises. Ceux qui ont choisi de rallier la cause de la France révolutionnaire, et donc de se sentir citoyens de cette nation, et ceux qui ne renoncent pas à la cocarde blanche ; ceux, enfin, qui rêvent d'indépendance.