Alors qu'ils arrivent au bord de la Saône, non loin des casernes d'Auxonne, deux officiers du régiment de La Fère l'abordent.
Voilà donc ce lieutenant Bonaparte !
La discussion est vive. Les officiers lui reprochent d'avoir lu aux soldats des articles de journaux favorables aux décrets de l'Assemblée. Il a même déclamé l'adresse que le club patriotique d'Ajaccio a envoyée aux Constituants, précisant qu'elle avait été écrite par son frère aîné Joseph.
Le ton monte. Les deux officiers prétendent que tout noble est tenu d'émigrer, que c'est là la seule manière de rester fidèle au roi.
« Vive la nation ! » répond Napoléon. La patrie est au-dessus du roi.
Les deux officiers le bousculent, menacent de le précipiter dans la Saône. Il se défend. Et bientôt des soldats sortent des casernes. La discussion cesse.
Si Napoléon ne peut faire triompher les idées révolutionnaires dans le corps des officiers, les soldats et les sergents les approuvent. Et le maréchal du camp, le baron du Teil, nommé inspecteur général de l'artillerie en 1791, écrit que, si la troupe continue de faire bonne figure sous les armes, « les soldats et les sous-officiers ont contracté un air de scélératesse, un air d'insubordination qui se laisse percevoir dans tous les points ». Ils tournent la tête pour ne pas avoir à saluer les officiers, mais ils fraternisent avec les citoyens de la garde nationale et présentent les armes aux officiers de la milice.
Un soir, alors que Napoléon s'est rendu à une invitation à dîner, à Nuits, afin de saluer l'un de ses camarades, officier du régiment, qui vient de se marier, il devine dès qu'il entre dans le salon qu'il est tombé dans un piège. Toute la « gentilhommerie » des environs a été conviée au repas.
On ricane. C'est donc là ce lieutenant à la langue alerte qui défend les idées des brigands, favorise l'indiscipline des soldats ? On l'entoure. On l'interpelle. Que pense-t-il des actes d'insubordination ? Est-ce là un état d'esprit qui peut satisfaire un officier ?
Napoléon se défend. Il n'est pas « antimilitaire », dit-il. Il croit à la nécessité de la discipline et de l'ordre. Mais ceux-ci ne peuvent être respectés que si les officiers suivent eux-mêmes la loi, acceptent les principes nouveaux.
Le maire de Nuits survient, en habit cramoisi. Napoléon croit trouver un allié. Mais l'homme défend avec encore plus de vigueur le comportement des officiers qui songent à émigrer. Que peut-on attendre d'un régime, dit-il, qui ne sait pas maintenir l'ordre dans l'armée ?
L'algarade est si vive que la maîtresse de maison s'interpose, fait cesser la discussion.
Mais dès le lendemain, à Auxonne puis à Valence, où Napoléon est nommé lieutenant en premier et où il arrive en compagnie de son frère, le 16 juin 1791, les affrontements sont quotidiens.
Son nouveau régiment - le 4e d'artillerie, régiment de Grenoble - est aussi divisé que le régiment de La Fère, que Napoléon vient de quitter. La troupe est favorable aux idées nouvelles. Une partie des officiers songe à émigrer ou à démissionner par fidélité au roi.
Ne partez jamais, conseille à Napoléon, qui n'en a jamais eu l'intention, Mlle Bou. L'exil est toujours un malheur.
Car il a retrouvé sa logeuse et la chambre de la maison Bou.
Louis est l'objet de tous les soins de Mlle Bou. Elle le gâte, maternelle, elle le défend contre les colères de son frère, Napoléon l'exigeant.
Mais, à Valence, celui-ci a moins de temps à consacrer à Louis. Il se contente, chaque jour, de fixer le programme à étudier, puis il sort, se rend aux casernes, au cabinet de lecture de M. Aurel.
Partout on discute avec passion.
Au début du mois de juillet 1791, une nouvelle extraordinaire met en émoi toute la ville : Louis XVI et sa famille ont tenté, le 20 juin, de quitter la France, et ils ont été arrêtés à Varennes. L'armée du marquis de Bouillé les a attendus en vain pour les conduire à l'étranger.
« Le roi, s'écrie un camarade de Napoléon, est aux trois quarts mort. »
Les officiers qui l'entourent protestent. Napoléon l'approuve. Il est prêt à signer le nouveau serment de fidélité à la Constitution qu'on exige des officiers. Quelle Constitution ? interroge quelqu'un. Faut-il accorder un droit de veto au roi, et quel veto ? Suspensif ou absolu ? Et pourquoi ne pas juger le roi ?
Sur la place aux Clercs, Napoléon débat à n'en plus finir avec certains de ses camarades officiers. La plupart sont monarchistes. Napoléon le clame avec force, s'arrêtant de marcher, le menton levé : il est républicain décidé, partisan du Salut Public et non du bon plaisir d'un maître.
Il a lu les discours de tous les orateurs monarchistes. « Ils s'essoufflent en de vaines analyses, s'écrie-t-il. Ils divaguent dans des assertions qu'ils ne prouvent pas... Ils font de grands efforts pour soutenir une mauvaise cause... Une nation de vingt-cinq millions d'habitants peut parfaitement être une république... Penser le contraire est un "adage impolitique". »
Napoléon exaspère.
Il parle avec vigueur. Il a réponse à tout.
Les passions sont si exacerbées que certains officiers se détournent quand ils le croisent.
À l'auberge des Trois Pigeons où Napoléon a repris ses habitudes, on refuse de s'asseoir près de cet « enragé démagogue » qui tient des propos « indignes d'un officier français élevé gratuitement à l'École militaire et comblé des bienfaits du roi ».
Napoléon entend. Il ne cherche pas l'incident. Il ne réagit même pas quand un officier, le lieutenant Du Prat, lance à la servante qui a placé son couvert près de celui de Napoléon : « Une fois pour toutes, ne me donnez jamais cet homme pour voisin. »
Mais, à quelques jours de là, Napoléon tient sa revanche.
Du Prat s'est avancé jusqu'à la fenêtre alors que des patriotes défilent. Il se met à chanter sur un ton provocant l'air des aristocrates, Ô Richard, ô mon roi.
Le cortège s'arrête, on se précipite pour écharper l'officier royaliste, et c'est Napoléon qui s'interpose, le protège et le sauve.
On connaît Napoléon. Il est membre de la Société des Amis de la Constitution en compagnie de quelques officiers, de soldats et de personnalités.
Napoléon a retrouvé, au sein du club révolutionnaire, le libraire Aurel. On se donne l'accolade. Napoléon monte à la tribune pour dénoncer la fuite du roi, l'attitude du marquis de Bouillé, « l'infamie » de cet officier. Il parle avec une éloquence nerveuse faite de courtes phrases scandées. On l'acclame. On le charge de la fonction de secrétaire. On le nomme bibliothécaire de la Société.
Le 3 juillet, on se réunit pour condamner le roi.
« Il faut qu'il soit jugé », déclare Napoléon. En quittant Paris, Loui XVI a trahi. Un soldat s'avance et crie au nom de ses camarades : « Nous avons des canons, des bras, des cœurs, nous les devons à la Constitution ! »
Le 14 juillet, toute la population de Valence, les troupes, les corps constitués, la garde nationale, l'évêque et son clergé se rassemblent au champ de l'Union.
Napoléon est en avant des soldats du 4e régiment. Son frère Louis est dans la foule en compagnie de Mlle Bou.
On chante le Ça ira. On prête serment, on crie : « Je le jure. » Puis l'évêque célèbre un Te Deum. Et tout le monde en cortège rentre à Valence.
Les plus ardents patriotes se réunissent dans la salle de la Société des Amis de la Constitution, où une table a été dressée pour un banquet.
Napoléon, à la fin du repas, se lève. On l'acclame. Il est l'un des officiers patriotes les plus connus de la ville. On lui fait confiance. Il a prêté le nouveau serment exigé des militaires. Il se dit républicain. Il pense qu'il faut juger le roi.