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Il porte un toast, lève son verre à ses anciens camarades d'Auxonne et à ceux qui, dans la cité bourguignonne, défendent les droits du peuple.

« Vive la Nation ! » crie-t-il.

Le soir, il est si exalté qu'il ne peut s'endormir. Ce bouillonnement de toute une population, de tout un pays entraîné dans le tourbillon révolutionnaire, chaque jour apportant un fait nouveau, l'oblige à tout instant à faire un nouveau choix. Comment trouver le repos ?

Il écrit à son frère, à Naudin, son ami resté à Auxonne. L'écriture, comme il le dit en s'excusant, est un « griffonnage ».

« S'endormir la cervelle pleine de ces grandes choses publiques et le cœur ému par des personnes que l'on estime et que l'on a un regret sincère d'avoir quittées, c'est une volupté que les grands épicuriens seuls connaissent. »

Il ne peut cesser de questionner l'avenir.

« Aura-t-on la guerre ? » se demande-t-il en ce mois de juillet 1791. Il en doute. Les souverains d'Europe, par crainte de la contagion révolutionnaire, préféreront attendre que la France soit déchirée par la guerre civile.

Mais les rois se trompent. « Ce pays est plein de zèle et de feu », conclut Napoléon. Même le régiment est très sûr : « Les soldats, sergents et la moitié des officiers » sont favorables aux nouveaux principes.

S'endormir, une fois le papier plié, l'adresse écrite ?

Impossible.

Napoléon reprend ses cahiers.

Il a entrepris sa première œuvre véritable.

L'Académie de Lyon offre un prix de douze cents livres à l'auteur du meilleur discours sur le sujet suivant : Quelles vérités et quels sentiments il importe le plus d'inculquer aux hommes pour leur bonheur. Napoléon a décidé aussitôt de concourir. Rousseau, jadis, n'a-t-il pas obtenu le même prix pour son Discours sur l'inégalité ?

Dans la nuit de Valence, Napoléon écrit donc.

L'homme est né pour le bonheur, dit-il. Mais « là où les rois sont souverains, il n'est point d'homme, il n'y a que l'esclave oppresseur plus vil que l'esclave opprimé ». Il faut donc résister à l'oppression. « Les Français l'ont fait. » Ils ont conquis la liberté « après vingt mois de lutte et de chocs les plus violents... Après des siècles, les Français, abrutis par les rois et leurs ministres, les nobles et leurs préjugés, les prêtres et leurs impostures, se sont tout à coup réveillés et ont tracé les droits de l'homme ».

Napoléon écrit comme pour une harangue révolutionnaire. Il prône la liberté et l'égalité.

Souvent, deux mots reviennent sous sa plume : force et énergie. « Sans force, sans énergie il n'est ni vertu ni bonheur », dit-il.

Il écrit comme on ordonne. Pas de sympathie pour les tyrans, mais pas de pitié pour ceux qui acceptent la tyrannie, pour les faibles.

« Tous les tyrans seront aux enfers, sans doute, mais leurs esclaves y seront aussi car, après le crime d'opprimer une nation, celui de le souffrir est le plus énorme. »

Sa main tremble à force d'écrire si rapidement.

Ce discours de Lyon - que l'Académie jugera « trop mal ordonné, trop disparate, trop décousu et trop mal écrit pour fixer l'attention » - est un miroir pour Napoléon. Il s'y regarde chaque nuit. Lorsqu'il exalte les « âmes ardentes comme le foyer de l'Etna », c'est de lui qu'il parle.

Et voici qu'il peint une silhouette « au teint pâle, aux yeux égarés, à la démarche précipitée, aux mouvements irréguliers, au rire sardonique ». Il la voit s'avancer. Il la désigne. Il la dénonce. C'est « l'ambition », une folie.

Il a vingt-deux ans.

Il aperçoit une seconde silhouette, tout aussi inquiétante. C'est « l'homme de génie. L'infortuné ! Je le plains. Il sera l'admiration et l'envie de ses semblables et le plus misérables de tous. L'équilibre est rompu : il vivra malheureux ».

Napoléon veut le bonheur. Et puis, n'est-ce pas le sujet du concours ?

Mais il conclut : « Les hommes de génie sont des météores destinés à brûler pour éclairer leurs siècles. »

C'est là le travail de la nuit.

Au matin, dans l'éclatante lumière qui incendie Valence, Napoléon sort de son rêve, organise son avenir.

Il écoute les officiers patriotes de son régiment. La plupart songent à se faire élire à la tête des bataillons de volontaires, un lieutenant peut devenir ainsi colonel.

Pourquoi pas moi ?

Mais Napoléon ne le pourrait qu'en Corse, dans sa patrie, en comptant sur l'appui du Globo Patriottico, le club d'Ajaccio. Joseph pourrait être un soutien précieux. Il est l'un des représentants de la ville, et il aspire à être élu député à l'Assemblée législative qui va succéder à la Constituante.

Il y a certes la froideur de Pascal Paoli.

Napoléon reprend la lettre que son héros lui a adressée. Napoléon avait sollicité de Paoli qu'il lui communiquât des documents pour écrire une Histoire de la Corse.

La réponse de Paoli a été aussi sèche que l'avis qu'il a donné sur la Lettre à Buttafoco que lui avait envoyée Napoléon.

« Je ne puis à présent ouvrir mes caisses et chercher mes écrits, répond-il à Napoléon. D'autre part, l'Histoire ne s'écrit pas dans les années de jeunesse. Permettez que je vous recommande de former le plan sous l'idée que vous a donnée l'abbé Raynal, et entre-temps vous pourrez vous appliquer à recueillir des anecdotes et les faits les plus saillants. »

Napoléon serre les dents. Il faut se convaincre que Paoli reste le héros qu'on doit suivre. On est si jeune encore, vingt-deux ans ! Il faut donc accepter ce ton méprisant, cette fin de non-recevoir. Et rentrer en Corse, puisqu'on est corse et que c'est là-bas qu'on a déjà acquis un peu de cette notoriété et de cette influence sur les hommes sans laquelle rien n'est possible.

Et pourtant, par tant de côtés désormais, on se sent citoyen de cette nation française qui s'est libérée de ses chaînes, on ne hait plus ce peuple. On admire au contraire avec étonnement les « paysans fermes sur leurs étriers » et tout ce pays « plein de zèle et de feu ».

Mais il faut rentrer, retrouver la Corse, la famille qui a besoin de soutien. Il faut suivre Paoli.

Décision de raison plus que d'enthousiasme.

Napoléon écrit donc une nouvelle demande de congé d'un semestre.

Elle est refusée par le colonel Campagnol, qui commande le 4e régiment d'artillerie. La situation ne permet pas au lieutenant en premier Napoléon Buonaparte d'obtenir un troisième congé, alors que le premier a duré vingt et un mois et le second dix-sept !

Napoléon ne s'avoue pas vaincu.

Un jour d'août, il prend la route pour se rendre au château de Pommier, dans l'Isère, la demeure familiale du maréchal de camp, le baron Du Teil, inspecteur général de l'artillerie.

L'officier n'est pas attaché aux idées nouvelles, mais il n'envisage pas d'émigrer. Et cependant on l'a déjà menacé comme « aristocrate ».

Quand, vers dix heures du soir, Napoléon frappe à sa porte, les domestiques tardent à ouvrir. Napoléon crie son nom plusieurs fois. On l'introduit enfin, et il se félicite aussitôt d'avoir fait le voyage.

Du Teil est heureux de le revoir. Il se souvient parfaitement de ce lieutenant en second qui l'avait étonné à Valence par son obstination au travail, ses qualités.

On parle métier. On déploie des cartes.

Durant plusieurs jours, Napoléon est l'hôte de Du Teil, qui ne résiste pas à la demande de Napoléon. Il accorde une permission de trois mois, avec appointements.

Au moment où il la signe, il regarde Napoléon avec bienveillance. « Vous avez de grands moyens, dit-il. Vous ferez parler de vous. »