Mais tout dépend des circonstances. C'est cela, la guerre.
Le 29 août, Napoléon est de retour à Valence, frémissant d'impatience.
Que Louis se prépare. Lui doit courir aux casernes, se faire payer par le quartier-maître trésorier, régler ses dettes, ses quotes-parts pour les banquets offerts par le régiment.
Le quartier-maître lui verse cent six livres, trois sols et deux deniers.
Rentré à la maison Bou, Napoléon houspille Louis. Mlle Bou s'interpose. Où est l'urgence ? Ils peuvent quitter Valence demain.
Demain ?
Qui sait de quoi sera fait demain ?
1- 1 lieue: environ 4 kilomètres.
11.
Napoléon, ce 15 septembre 1791, parcourt seul les rues d'Ajaccio. Il dévisage les passants qu'il croise. Son regard les oblige à le saluer ou à détourner la tête. Napoléon veut savoir : sur combien de Corses les Bonaparte peuvent-ils compter ?
Depuis qu'il a débarqué avec Louis, il y a quelques heures à peine, c'est la seule question que Napoléon se pose. Il a écouté d'une oreille distraite les propos de ses frères et sœurs.
Où est Joseph ? a-t-il demandé plusieurs fois.
C'est Lucien, puis Letizia Bonaparte qui ont expliqué que le fils aîné est à Corte, où sont rassemblés les trois cent quarante-six électeurs qui doivent désigner les députés à l'Assemblée législative. Joseph est candidat, comme prévu. Mais tout dépend de Pascal Paoli. Il contrôle le Congrès. Pas une décision ne se prendra contre lui. Les six députés à élire le seront parce qu'il l'aura voulu. À Ajaccio, Joseph a pour rivaux Pozzo di Borgo et Peraldi.
- Il les préférera à Joseph, murmure Letizia Bonaparte.
Napoléon se tait.
Il se souvient des camouflets que déjà Paoli lui a infligés.
- Mes fils sont trop français, ajoute Letizia.
Napoléon s'emporte, quitte la pièce, traverse le jardin à grandes enjambées puis marche lentement dans la rue Saint-Charles.
En cette fin d'après-midi, le soleil est encore chaud, mais l'ombre a déjà gagné les sommets, et la brise de mer glisse dans les ruelles, douce et légère.
Napoléon se dirige vers la place dell'Olmo. Il connaît chaque maison, chaque pavé. Il peut mettre un nom sur presque chaque visage. Il est chez lui. Cette intimité avec les lieux, les gens, les parfums, la couleur de ce crépuscule lui donnent un sentiment de force. Mais il est saisi aussi d'une inquiétude.
Il n'est à Ajaccio que depuis quelques heures, et il lui semble errer dans un labyrinthe. Rien ne lui est étranger. Il a parcouru tous les chemins. Il connaît tous les détours, tous les pièges, et pourtant il craint de ne pouvoir trouver l'issue, comme si la familiarité même de son pays l'y rendait impuissant.
Il se cabre. Ce n'est pas possible. C'est ici qu'il doit appliquer son énergie. C'est ici qu'est la première scène. Ici qu'il doit jouer son rôle.
Il ira à Corte.
Lorsque, quelques jours plus tard, il aperçoit la ville de Corte bâtie sur son piton, dominée par un rocher au sommet duquel s'élève une citadelle, lorsqu'il marche dans les ruelles pavées et les sabots de son cheval résonnent, lorsqu'il doit se frayer un passage parmi les foules de délégués au Congrès, ce sentiment d'impuissance le frappe à nouveau.
Il ressent cette indifférence des délégués et surtout leur hostilité que certains lui manifestent avec morgue. On l'appelle « le Français », « l'officier ». On murmure que son père, Charles Bonaparte, s'est rallié à M. de Marbeuf et a trahi Paoli. Cette atmosphère le fouette. Il serre les dents. Il est plus pâle encore qu'à l'habitude. Il semble plus maigre même. Quelqu'un dit, assez fort pour qu'il entende, que ce ragazzetto qui joue au soldat semble ne même pas avoir quinze ans.
Ils vont voir qui est Napoléon Bonaparte !
Il rejoint Joseph, qui hésite entre l'accablement et la satisfaction. Des amis les rejoignent. Paoli et ses proches dominent le Congrès. Paoli choisit qui il veut. Il se défie des Bonaparte. Mais il ne les rejette pas. Il les trouve jeunes. Il veut les observer, juger de leur fidélité. Il est prêt à faire élire Joseph membre du directoire du département, à permettre même qu'il fasse partie de la commission exécutive. Pour un jeune homme de vingt-quatre ans, n'est-ce pas un poste inespéré ?
Napoléon se tient sur la réserve. Peut-on rompre avec Pascal Paoli ? Il le saluera avec respect, renouvelant ses offres de service. Lorsque, après l'élection des députés, Napoléon rencontre Peraldi et Pozzo di Borgo, qui représenteront Ajaccio à l'Assemblée législative, il les félicite.
Mais, de retour dans la maison familiale, il tourne sans fin dans sa chambre. Cette double élection est une défaite pour les Bonaparte. Leur influence à Ajaccio s'en trouve réduite au bénéfice de leurs rivaux. Et Joseph doit demeurer à Corte pour assurer ses fonctions à l'administration du département. Paoli a habilement joué.
Napoléon se sent seul face à une situation hostile, mais c'est comme si l'énergie qui l'habitait s'en trouvait décuplée.
Il donne des ordres à tous, à ses frères et à ses sœurs, sur un ton cassant et autoritaire.
« On ne discute pas avec lui », se plaint Lucien à leur mère.
Lucien est le seul à tenter de résister. Mais Napoléon s'emporte aussitôt, il ne tolère aucune réplique, aucune observation. Il est comme un félin aux aguets, tendu, donnant un coup de patte impitoyable à celui qui passe à sa portée.
Son désir d'action, sa volonté de trouver une issue à une situation qu'il juge transitoire, son ambition, son désir de donner enfin sa mesure se traduisent par une nervosité, une hargne et une impatience que chaque geste traduit.
Le 15 octobre 1791, il est le premier des Bonaparte à pénétrer dans la chambre où son grand-oncle, l'archidiacre Lucien, est en train d'agoniser lentement, sereinement.
Napoléon se tient debout, au pied du lit, bientôt rejoint par ses frères et ses sœurs, sa mère. Joseph est arrivé de Corte. Quand l'oncle Fesch, le prêtre de la famille, se présente avec son surplis et son étole, l'archidiacre Lucien l'écarte. Il n'a pas besoin du secours de cette religion qu'en principe il a servie toute sa vie !
Napoléon, figé, observe, écoute ce mourant qui fait face.
L'archidiacre prend la main de Letizia Bonaparte. Elle sanglote. L'homme qui s'en va est celui qui, depuis la mort de son mari, gère les biens de la famille. L'archidiacre murmure : « Letizia, cesse tes pleurs, je meurs content puisque je te vois entourée de tous tes enfants. »
Il respire difficilement.
« Ma vie ne leur est plus nécessaire, ajoute-t-il plus bas. Joseph est à la tête de l'administration du pays. Il peut donc diriger vos affaires. »
L'archidiacre se tourne vers Napoléon.
- Tu poi, Napoleone, sarai un omone. (Et toi, Napoléon, tu seras un grand homme.)
Il répète ce dernier mot, omone.
Tous les regards se tournent vers Napoléon, qui ne baisse pas les yeux. Ce n'est pas la première fois qu'on le charge ainsi d'un avenir glorieux et singulier. C'est comme si tous ceux qui lui avaient dessiné un destin lui avaient fait obligation de l'accomplir.
C'est son devoir de devenir ce qu'on espère qu'il sera.
Lorsqu'il rentre dans la maison de la rue Saint-Charles après les obsèques de l'archidiacre, Napoléon est encore plus impatient d'agir.
D'abord, il compte.
Letizia Bonaparte est l'héritière de la petite fortune de l'archidiacre, mais elle la met à la disposition de ses fils. Joseph est retourné à Corte. C'est donc Napoléon qui va gérer la somme qu'on a découverte dans une bourse de cuir glissée sous l'oreiller du mort.